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L'ENFANT DE BRUGES
RENSEIGNEMENTS BIOGRAPHIQUES,
DOCUMENTS, ARTICLES DE JOURNAUX, LETTRES, PROCÈS-VERBAUX, ETC. RÉUNIS ET ANNOTÉS
PAR
ADOLPHE SIRET
MEMBRE DE L'ACADÉMIE ROYALE DE BELGIQUE
DIRECTEUR Du Journal des Beaux-Arts.
Ouvrage accompagné de quatre autotypies, dix eaux-fortes et quatre gravures sur bois représentant des portraits de Frédéric Van de Kerckhove et des reproductions des paysages définissant le mieux ses diverses manières
depuis ses premiers essais jusqu'à sa dernière œuvre.
BRUXELLES, PARIS, OFFICE DE PUBLICITÉ, A. LEVY, ÉDITEUR, rue de la Madeleine, 46. rue Lafayette, 13.
LOUVAIN, TYP. DE CH. PEETERS, RUE DE NAMUR, 22.
1876
Tous droits réservés.
A LA PIEUSE ET VÉNÉRÉE
MÉMOIRE
D'UNE ÉPOUSE BIEN-AIMÉE
MARIE SIRET NÉE CELS
DÉCÉDÉE LE 30 JUIN 1876
An. S.
Lecteur, si vous venez un jour près de sa tombe, A ce petit enfant donnez un souvenir. Au mal qui le rongeait à dix ans il succombe,
Et cependant son nom ne doit jamais périr.
C'est que ce front rêveur qui dans la nuit retombe Avait ce trait divin qui ne peut se ternir. C'est qu’elle nous montrait, cette frêle colombe,
Plus que le rameau vert : le fruit qui va mürir.
Pauvre enfant, dors en paix dans ta couche de gloire! Ce livre à ta patrie apprendra ton histoire, Et d'obscurs détracteurs le sacrilége effort.
Mais laissons l'aigle au ciel, le reptile à la terre. Passant, arrête! et donne en saluant sa pierre,
Une palme au génie, une larme à la mort.
PAUL SIRET.
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IN FROID UCTION,
Le présent ouvrage n'aurait peut-être jamais vu le jour sans les circonstances dont nous allons nous faire le narrateur fidèle ainsi que le commentateur rigoureusement exact. Ce n'est pas nous qui avons donné à l'Enfant de Bruges l'importance exagérée, à certains égards, qu'il a acquise dans le cours des an- nées 1874 et 1875; nous nous étions borné, en patriote et enamateur, à révéler au monde artistique unenfant dont l'œuvre phénoménal nous avait frappé. Avec nous l'Europe avait salué cette jeune gloire qui venait s'ajouter à toutes celles que la Belgique est fière de posséder. Rien n'avait été annoncé et offert par nous au public qu'après les investigations les plus minu- tieuses et les assurances morales et matérielles les plus concluantes. Le public, à qui une partie de l'œu- vre de l'enfant mort avait été soumise, en confirma la valeur. Il n’y eut dès lors qu’un cri d'admiration pour tant de talent évanoui et plus d'une larme tomba des yeux du spectateur en songeant à la perte préma-
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turée de ce vaillant petit artiste qui laissait du moins à sa patrie un nom impérissablie (1).
Nous aurons à indiquer comment et à quel propos, au milieu de l’attendrissement général, alors que la presse nationale et étrangère était presque unanime à saluer dans Frédéric Van de Kerckhove une per- sonnalité artistique inattaquable, s'éleva une voix qui émit des soupçons sur l'authenticité de l'œuvre. Une longue polémique s'engagea sur ce point, elle ne fut pas toujours frappée ni au coin des convenances et du patriotisme, ni même, nous devons le constater, em- preinte du sceau de la stricte loyauté. Ce fut avec un acharnement peu compréhensible, et que son excès mème condamna absolument dans l'esprit des per- sonnes impartiales, que l’on s’attaqua aux moindres détails, que l’on osa écrire le mot de mystification et que l'honorabilité de la famille de l'enfant fut mise en cause, bien entendu au seul point de vue de l’authen- ticité de l'œuvre.
Cette persistance jeta du trouble dans les esprits et deux camps se formèrent. Des enquêtes furent orga- nisées, des personnes de tout rang et de toute qualité, se rendirent à Bruges afin de juger par elles-mêmes, dans la maison de l'enfant ouverte à tout le monde, du milieu dans lequel il avait vécu. D’autres infor- mations furent prises, des déclarations furent exigées et données, en un mot, cette affaire donna lieu à de longues instructions publiques et privées.
(1) Une notice biographique publiée par nous eut plusieurs éditions qui furent rapidement enlevées. Une traduction flamande de cette notice parut à Bruges, faite par M. Wens. Une traduction hollandaise fut insérée dans la Dietsche Warande de M. Alberdingk Thijm. Il y eut encore des traductions anglaises, allemandes, etc., mais on ne nous les a pas fait connaître direc- tement.
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C'est moins pour nous qui avions dans cet épisode un rôle modeste, peut-être le seul qu'on ait voulu attaquer, c'est moins pour nous, que pour la vérité que nous avons combattu jusqu’à la victoire. Le livre que voici aurait pu facilement n'être qu'une simple notice biographique et c'était en effet tout ce qu'il devait être, mais il s’est développé au contact des ennemis mêmes de Frédéric Van de Kerkhove. Il a fallu prouver l'enfant, il a fallu venger son œuvre et sa mémoire, venger sa famille et nous venger nous- mêmes, car plus d’une fois, dans cette incompréhen- sible querelle faite à une gloire nationale, on a touché à nos sentiments les plus délicats d'honneur et de loyauté.
Nous ne croyons pas que dans notre ouvrage il se soit glissé la moindre chose qui puisse froisser la justice et la vérité. Mettant de côté toute récrimina- tion personnelle, tout sentiment dont l'expression plus ou moins émue aurait pu faire dévier notre plume, faisant taire nos prédilections, en un mot nous effa- çant dans la mesure du possible, nous laisserons parler les faits et nous offrirons en même temps au lecteur les explications et les documents de nature à le guider. Nous apporterons dans cet exposé toute la somme d'exactitude désirable; sous ce rapport nos contradicteurs, s'il en existe encore, ne seront pas les derniers à devoir nous rendre hommage.
Nous avons appuyé notre récit de gravures et de reproductions qui feront apprécier les phases diverses et le caractère du talent de Frédéric ou Fritz, puisque cette dernière appellation a prévalu. C'est ainsi que le lecteur trouvera ici, indépendamment de trois gravu- res sur bois publiées dans le Magasin Pitioresque, et dues au talent si habile de M. Garnier, quelques
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paysages de Fritz reproduits par l'autotypie; nous lui recommanderons le dernier, celui auquel il a travaillé la veille de sa mort et où se peut déterminer la ten- dance de sa dernière manière. De plus, dix eaux-fortes gravées par le père, ont essayé de rendre la physiono- mie du genre de paysage que préférait l'enfant, genre profondément triste et désolé et d’un caractère étrange. Un portrait de Fritz vivant et un autre de Fritz mort, complètent la partie illustrée de ce livre, que nous nous offrons humblement à la patrie et qu'on pour- rait dédier aux ennemis de Fritz : c'est à l'oubli où ils ont voulu l'ensevelir qu'il devra sa gloire.
Comme on le verra dans le cours de ce volume dont la publication, par suite de circonstances par- ticulièrement douloureuses pour nous, a été retardé de six mois, rien n’a manqué à l'enfant de Bruges et finalement on a essayé contre lui la conspiration du silence après avoir essayé de l’'amoindrir. Une insigne mauvaise foi a accueilli les manifestations qui n'étaient point dirigées dans le goût des adversaires et on a feint d'ignorer les déclarations les plus absolues, les plus catégoriques, les plus indéniables (1). Certains jour- naux ont été, sous ce rapport, les modèles du genre. Ce livre étant coordonné en vue de la justice et de l'histoire, nous avons tenu à relever ces outrages adressés au bon sens et à la logique, estimant qu'en- tre nos devoirs de citoyen et le déni de justice des contempteurs de nos gloires nationales, il n'y avait pas à hésiter.
On a essayé de tout : on a cherché à frapper par le
(1) On a également feint de ne pas connaître un fait significatif : c'est le refus de M. Van de Kerckhove de vendre les œuvres de son fils pour des sommes considérables. On a commencé par lui offrir 40,000 fr. puis 180,000 fr. nous avons en mains les preuves de cette situation. Si nous ne sommes pas autorisés à publier des noms on nous a permis de les communiquer officieu- sement à ceux qui nous les demanderont.
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ridicule, à atteindre par la dénonciation, à troubler par l'intimidation, à menacer de perpetuelles balan- çoires, ceux qui avaient foi dans l'œuvre de Fritz et qui de près ou de loin appartenaient à la vie publique. Il y a eu jusqu'à des influences politiques marquées qui par des aveux significatifs ont laissé échapper le regret de n'avoir pas connu plutôt des détails de na- ture à les arrêter dans la guerre entreprise contre cette chère et pauvre petite mémoire que nous venons leur arracher ; nous avons les mains pleines des preuves de ces influences et de bien d’autres faiblesses encore. Nous n'avons pas jugé utile de les publier pour le moment.
Il ne sera pas hors de propos de placer ici une observation qui trouve naturellement son application à l'enfant de Bruges lui-même.
On s'étonne, à bon droit, de l'extraordinaire pré- cocité de Fritz qui, de sept à dix ans et onze mois a produit une quantité non encore définie de panneau- tins tous généralement esquissés plutôt que terminés.
Si Fritz avait vécu personne n'eût eu connaïssance de son œuvre attendu qu'il n'y avait aucune raison déterminante pour en parler et que ses années, se fondant les unes dans les autres, il serait arrivé au moment de se manifester dans la maturité de l’âge. On aurait pris alors le peintre tel qu'il se présentait et jamais il n'eut été question des nombreuses œuvres de son enfance.
C'est ce qui est arrivé à la plupart des artistes par- venus à une certaine notoriété. Si l'on consulte leur passé on y trouve des manifestations d'art très-re- marquables dans un âge très tendre et dont peut-être on eut parlé si la mort les eut fauchés dans ce mo- ment. Nous connaissons une quantité considérable d'artistes qui ont eu une première jeunesse artistique
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excessivement brillante maïs sans manifestation pu- blique. Il en est quelques-uns qui, par des circon- stances spéciales, ont eu occasion de se produire sinon directement par eux-mêmes du moins par d'autres. De ce nombre on cite Massart, de Liége, musicien, qui à l’âge de six ans exécutait magistrale- ment un concerto de De Bériot sur le violon ; Charles Verlat, d'Anvers, qui à l'âge de neuf ans a lithographié une prise de Constantine des plus audacieuses et restée comme une production rare et recherchée. Certes, en regardant autour de soi on trouvera de nombreux similaires sans remonter à Luc de Leyde, à Suzanne Horebout signalée par Durer, aux nom- breux italiens cités par Vasari, à Mozart, à Pic de la Mirandole, à Michalon qui dès l’âge de douze ans jouit d'une pension de 1200 fr. pour un admirable paysage distingué par un prince russe, à Christina Chalon, la Hollandaise, qui de huit à douze ans faisait des croquis charmants (1) et à bien d’autres enfants célèbres cités dans des ouvrages spéciaux. Hier encore ne nommait- on pas le jeune Franz Verhas, d'Anvers, âgé de neuf ans, qui exposait à Termonde un tableau intitulé es joujoux et que plus d’un artiste eut voulu signer? En même temps on signalait à Anvers le jeune Brunin qui à peine âgé de onze ans, a exposé des dessins d'un style magistral. En même temps enfin on parlait du fils du peintre français Vollon qui exécute à l’âge de huit ans de superbes eaux-fortes. Rappelons aussi le jeune De Hodencq qui, à une des récentes expositions de Paris, a exhibé deux paysages dont on nous a dit grand bien (2). Nous pourrions encore citer d’autres enfants-phénomènes.
(1) Deux de ses croquis ont paru à la vente Snellen, à La Haye, le 24 avril 1876.
(2) Détail curieux : les tableaux de nature morte du jeune de Hodencq avaient été admis par le jury qui croyait ces tableaux de la main du père. L'année d'après, le jeune De Hodencq vit son œuvre refusée !
Il nous semble donc que le cas attendrissant de Fritz Van de Kerkhove n'est pas tellement extraordi- naire qu’il doive justifier le sourire de quelques-uns qui ont murmuré le mot de miracle. Ce qui rend Fritz si facile à aimer et si curieux à étudier, c'est son caractère adorablement bon et élevé et cet espèce de chétiveté corporelle où d’aucuns ont voulu voir l'explication de son talent. De plus, cette immense mélancolie qui envahit son œuvre considérable et sa courte vie, a aussi exercé sur la foule une émotion qui se renouvelle devant chacun des tableautins de l'en- fant. Quant à la quantité relativement énorme de la production, on s’en étonnera moins si on songe à ses procédés presque toujours sommaires qui lui faisaient abandonner son travail quelques minutes après l'avoir entrepris, et le reprendre parfois pour poser des teintes plus ou moins fortes dans les premiers plans et retoucher ses arbres.
C’est à la mort seule de Fritz qu'on doit de le con- naître; vivant il se serait confondu dans la masse des vivants et nul n'eut songé à le distinguer avant son heure.
OBSERVATIONS
SUR LES GRAVURES QUI ACCOMPAGNENT LE TEXTE.
REPRODUCTIONS AUTOTYPIQUES
Portrait de Fréderic Van de Kerkhove à l'âge de 10 ans, d'après un médaillon peint du vivant de Fritz par le père. Ce portrait se trouve placé en face du titre.
Fréderic sur son lit de mort, d’après une grisaille peinte par le père (p. 48).
Le Soir. paysage en longueur. (page 176).
Marine en longueur. (page 302).
Lisière de forét. C'est le dernier paysage de Fritz. Il y a travaillé la veille de sa mort. Nous avons vainement essayé de reproduire ce majestueux paysage par l'autotypie, Ce n’est qu'après un grand nombre d'essais infructueux que nous nous sommes décidés à donner ici l'épreuve qui rend du moins la composition dans ses lignes principales. (page 382).
BOIS.
Portrait publié par le Magasin pittoresque, tome XLIV, page 260 (page 17).
Le Soir. Paysage publié par le Magasin pittoresque, ib. C'est le même panneautin que celui reproduit par l’autotypie. (p. 184).
Côte de Mer publié par le Magasin pittoresque, ib. (page 334).
Paysage par Louise Van de Kerkhove. (page 384). Ces quatre bois sont des- sinés avec un tact et un sentiment remarquables, par M. Ed. Garnier.
EAUX-FORTES.
Paysage en largeur. Premier plan ombré, terrain courant de droite à gauche et surmonté à droite d’un arbre qui se divise en deux masses à moitié de sa hauteur. Deuxième plan clair avec fond d'arbrisseaux. Sous le grand arbre, debout, la silhouette. C'est un des premiers paysages de Fritz (page 64).
Paysage en largeur. Une bande de terrain couvert de broussailles, légè- rement incliné vers la droite et couvert d'une rangée d'arbres de petite
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futaie. Au milieu groupe d'arbres plus élevés. La silhouette placée pres- que au tiers de la planche à gauche. (page 96).
Paysage en largeur. A droite une pièce d’eau qui se prolonge à l'horizon. A l’avant-plan à gauche une langue de terrain au bout de laquelle se trouve la silhouette. Au second plan une berge légèrement élevée surmontée de quelques arbres maigres de branches et de feuilles à l'exception de l'arbre du milieu. (page 128).
Paysage en largeur. Terrain blanc parsemé d'herbes. Ce terrain est meublé
. de broussailles, d’arbrisseanx et d’un groupe d’arbres plus noirs à gauche. Au premier plan à un centimètre du bord inférieur, la silhouette {page 160).
Paysage en largeur. Terrain fuyant de droite à gauche et incliné. Arbrisseaux clair-semés à gauche. À gauche à deux centimètres du bord, au premier plan, la silhouette assise, lisant. {page 192).
Paysage en hauteur. Une pièce d’eau à droite dans laquelle s'avance un terrain assez élevé, meublé de pierrailles et d'herbes et surmonté d'un arbre élancé et feuillu. Deuxième plan : terrain accidenté orné d'arbres de haute futaie. À droite, une barquette au bord de laquelle se trouve la silhouette assise. (page 224).
Hiver, avec petits patineurs. (page 256).
Paysage en largeur. Effet de soir. Au premier plan une pièce d’eau s'élar- gissant un peu vers la gauche. Bande de terrain ombrée. Sur le sommet de cette bande de terrain quelques arbres fortement ombrés et placés à distance. Au bord de l’eau presque au milieu. la silhouette. (page 288).
Paysage en hauteur. Le brouillard. Bouquet d'arbres sur un plan incliné de droite à gauche. L'arbre principal est fortement teinté. Premier plan ombré; au milieu, la silhouette (page 318).
Paysage en largeur. Au premier plan un terrain courant de gauche à droite; pente rapide et formant berge. Au second plan un rocher s'avance dans l’eau. Au dessus de ce rocher, terrain sans arbres; à l'horizon on distingue un corps de bâtiments. À droite au fond la mer sur laquelle on remarque quelques voiles. Sur le premier plan vers la droite, mais au milieu, assis sur la berge, la silhouette, {page 350).
N. B. Tous les tableautins reproduits, sauf celui de Louise, ont figuré aux expositions de Bruxelles, d'Anvers, de Gand et de Liége.
Ces eaux-fortes ont été faites par le père de Fritz, qui n’a jamais cherché dans le truc du tirage moderne des effets qu’un artiste comme Rembrandt seul pouvait peut-être deviner et obtenir. Les planches de M. Jean Van den Kerkhove seront sans doute recherchées quelque jour. Si nous en parlons ici avec une certaine insistance, c’est pour faire remarquer que l’aquafortiste, malgré son habileté, malgré des efforts multipliés, n’a point su parvenir à donner à son interprétation le cachet de tristesse et de profondeur qui carac- térise l'œuvre de son fils. I1 le reconnait bien volontiers lui-même et il a fallu l’énergie de nos désirs pour qu'il nous permit de placer ici les eaux- fortes dont nous parlons et qui, malgré leur insuffisance, pourront du moins donner à ceux qui ne connaissent point les originaux, une idée de leur aspect.
Les quatre premières eaux-fortes reproduisent de petites études dont Fritz affectionnait la forme dans les premiers temps : un avant-plan composé d’une
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bande transversale de terrain; un second plan d'arbres de petite et maigre futaie, puis un horizon le plus souvent formé d’arbres, derrière lequel les lueurs mourantes d’un soleil couché se laissent encore distinguer. Pendant tout un temps il s’est pris d'affection pour ce thème qu'il a développé plus tard et augmenté de pièces d’eau toujours traitées avec un incroyable sentiment d’exactitude et de finesse. Dans ses premiers travaux il à toujours préféré la forme en largeur et on compte de lui une grande quantité de panneautins mesurant 10 à 12 centimètres de large sur 5 à 6 de haut et même de dimensions moindres,
Les eaux-fortes plus grandes ont entre elles un certain air de parenté. Elles n’ont rien, pas plus que les précédentes, d’un artiste fait, Le dessin en est absent. L'enfant procède par masses au milieu desquelles il dirige, avec sa rare intelligence, la pointe de son canif ou un petit bâton enduit de terre de sienne avec lequel il fait fuseler ses arbres et saillir les herbes ou les pierres. La rapidité de sa pratique et le désir de passer à un autre ordre d'idées, lui ont le plus souvent dédaigner le détail que, du reste, il méprisait souverainement comme étant incompatible avec la grandeur de ses panneaux et, plus probablement, avec son genre de génie.
Le paysage placé à la page 318est une œuvre plus terminée; c’est un brouillard d’un effet ravissant, mais que l’eau-forte n’a pu rendre avec les fines intentions que possède l'original, surtout dans le ciel,
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PREMIÈRE PARTIE.
SomMaIRE : Î. Premières et fortuites informations. — II. Biographie de Frédéric Van de Kerkhove : ses aptitudes, ses goûts, son instruction, son éducation, son intelligence, ses relations, ses réparties. Premiers travaux de 5 à 6 ans. Succession chronologique de ses travaux. Chiffre approximatif de ses œuvres. Les trois manières de l'enfant. — III. Exposition publique. — IV. Appréciation et classement. — V. Journaux qui se sont occupés de Fritz avant l'exposition.
Je n'ai point connu Frédéric et je n'ai eu de rap- ports avec sa respectable famille qu'à la suite des circonstances suivantes :
En 1873 le jury du concours de gravure à l'eau- forte que j'ai ouvert dans le Journal des Beaux-Arts, accorda un 3e prix à une planche due à M. Jean Van de Kerkhove, peintre de genre amateur à Bruges, qui m'était absolument inconnu et avec le- quel j'entrai en relations. C'est dans le cours de cette année 1873 que mourut son fils unique, Frédéric. Dans une de ses correspondances, le père me com- muniqua trois dessins à la plume faits par lui d'après des paysages peints par Fritz qui, disait-il, mani-
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festait de très-grandes dispositions. Ces dessins me frappèrent. Je fis part de mon étonnement à M. Van de Kerkhove qui, pour me mettre à même de juger du talent de son fils, voulut bien soumettre à mon examen deux panneaux minuscules qui ont figuré plus tard dans les œuvres exposées. Je fus à la fois charmé et navré à la réception de ces panneau- tins et j'exprimai mon sentiment au malheureux père qui me fit parvenir une centaine de paysages de Frédéric. C'est alors que l'émotion me gagna, et, qu'après avoir pris quelques renseignements néces- saires à l'indiscutabilité de la révélation que je pro- jetais, je fis, pour la première fois, le 15 septembre , dans le Journal des Beaux-Arts, connaître cet épisode en même temps que je publiais une notice sur la vie et les œuvres de cet enfant extraordinaire.
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Sa vie! Dix ans, c'est-à-dire la première étape de l'homme, celle pendant laquelle il a appris à ouvrir les yeux, celle où il commence à peine à com- prendre, celle enfin qui n’est plus la nuit, mais qui n'est pas encore le jour. Dix ans ! à peine naître, puis mourir ; passer d’une aurore à une autre, sans tran- sititon presque appréciable; pas même l'espace du matin des roses, juste assez pour justifier l'idée que la vie est un éclair, et pourtant. laisser un nom!
En octobre 1862 naquit à Bruges un grand artiste, et, en août 1873, la mort qui ne fut jamais plus impi- toyable, l'enleva du seuil de cette immortalité dans
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laquelle le génie de l'enfant phénoménal était déjà passé tout entier! Oui, le lecteur ne se trompe pas, Frédéric Van de Kerkhove avait 10 ans et 11 mois quand il mourut et il a laissé sur cette terre et dans notre histoire artistique une lumière qui ne s'éteindra plus!
Avant de nous engager dans l'analyse de l'œuvre inouïe laissée par cet enfant, il nous faut dire quelle fut sa vie, car elle eut une vie, cette frêle et magnifique créature de Dieu; elle eut une vie de quelques an- nées résumant dans un si court espace une existence des plus pleines. Le génie l’étouffa au berceau, mais avant, il lui fit donner tout ce qu'il y avait dans son âme, de telle façon que l'enfant est sorti de lui-même avant de mourir.
Si nous n'avions pas sous les yeux l'œuvre presque entière de ce petit martyr du génie, si nous n'avions pas en main la preuve de tout ce que nous allons dire, nous nous croirions victime de quelque fié- vreuse hallucination; mais non, tout est vrai, tout est de la plus lumineuse exactitude et il nous faut, qu'on veuille bien le croire, la certitude de notre raison, de notre jugement et de notre expérience, pour que nous nous livrions aujourd'hui à l'étude la plus étonnante qu'il soit donné de faire à un écri- vain d'art.
Lorsqu'un enfant chéri meurt, fût-il comme celui- ci une exception peut-être unique, les parents désolés ont bien autre chose à faire que d'embaumer sa mémoire, ils pleurent. Dans leur profonde et silen- cieuse douleur s’abiment toutes les autres sensations.
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presque tous les devoirs. La tristesse est devenue comme le pain quotidien de leur âme, ils en vivent jusqu'au jour où ils en meurent. Mais la mémoire de Frédéric, grâce à des circonstances fortuites, ne sera pas perdue. C'est nous qui avons le triste et doux bonheur d'arracher ce nom à l'oubli et d'em- pêcher que la justice et la gloire ne soient frustrées.
Comme nous l'avons dit, Frédéric-Jean-Louis Van de Kerkhove naquit à Bruges. Ce fut le 4 septem- bre 1862 que s'ouvrirent pour lui les voies de la douleur et de l'art. Il naquit souffreteux de corps, lucide et vaillant d'âme et d'esprit. Du jour de sa naissance jusqu’à. l'heure de sa mort, ce fut une longue souffrance. Il n'eut peut-être pas une nuit de repos et on ne le conserva qu'à force de soins et de tendresse. Sa vie fut un miracle dû à la continuelle et anxieuse sollicitude de sa mère et de son père. Tout en lui avait pris, au moral comme au physique, un développement anormal, ainsi qu'on le remarque chez tous ces petits êtres que nous nous permettrons d'appeler plus grands que nature et qui ont jeté sur la terre un extraordinaire éclat. Frédéric, ou Fritz, eut une intelligence qui se manifesta dès ses pre- mières années avec une force et une lucidité remar- quables ; fils d'un artiste distingué, et presque conti- nuellement dans l'atelier de son père, ses premiers regards tombèrent sur des œuvres d'art, et, chose que pourrait expliquer sa tristesse native, ses pre- mières attractions furent pour les cieux assombris et couverts, les arbres, muets et vivants, les perspectives lointaines et infinies, en un mot, pour la nature dans
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ses heures les plus mélancoliques, tandis que son père, ne sadonnant qu'aux sujets de genre, ne pou- vait naturellement parler à son fils que de ce qu'il affectionnait lui-même.
Fritz eut, au physique, une croissance anormale. La tête était forte, la maigreur du Corps extrême et les attaches aux parties musculaires exagérées. Sa pâleur était continue, il jouait peu, mangeait consi- dérablement et ne pouvait éteindre sa soif. Souvent il demandait s’il allait mourir. Cette préoccupation qui le dominait était pour ses malheureux parents un supplice atroce. Vainement il eût cherché à la dissi: muler, elle planait sur lui et sa tendresse pour les siens en augmentait d'autant plus.' Il tenait, tant que cela était possible, les mains de son père et de sa mère dans les siennes. Pauvre et aimable enfant! il sentait s'approcher le moment où ces: maïns, liées par l'amour, allaient se désunir par la'mortiet il faisait tout ce qu'il pouvait pour vivre le plus possiblé et s’imprégner de l'affection de ceux: a il sentait devoir quitter bientôt. | |
Vers l’âge de sept ans, son intelligence prit un rapide essor. Les choses exactes avaïent peu d'empire sur lui, bien qu’il manifestât à cet égard des ten- dances curieuses. C'est ainsi qu'il jouait aux cartes avec un aplomb merveilleux et avec le talent d'un joueur consommé, tandis qu'il pouvait difficilement se rendre compte des lois qui’veulent que deux! et deux font quatre. Ses pensées :s'envolaient souvent au-delà de la vie terrestre et il demandait des rensei+ gnements sur la vie future. Dans sa toute première
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enfance, dès qu'il sut parler et comprendre, il se préoccupait de Dieu, de ce Dieu qui avait fait le ciel, les arbres, la terre, l’eau et les fleurs. De bonne heure, comme toutes les âmes vraiment tendres et élevées, il aima les pauvres avec une force qui tenait de la passion. Très-souvent, en leur faveur, il dé- pouilla, d'autorité et à l'insu des domestiques, l'office de la maison paternelle déjà très-généreuse à l'endroit des malheureux. Le soir il s'en allait dans le voisi- nage voir ses pauvres, vivre et jouer avec eux dans l'adorable intention d'adoucir par ce contact des vies pénibles et restreintes. Il leur portait de petits ta- bleaux faits par lui, en même temps que des vivres et des joujoux. Quand le cher et miséricordieux enfant entrait là, c'était comme un rayon de soleil et tout le monde se sentait réchaufté.
Un jour Fritz ne vint pas. Il était mort. Un épan- chement au cerveau l'avait enlevé. Il était parti d'ici- bas sans avoir l'air de souffrir ; il était allé chercher le mot de ce grand secret qui fut peut-être le ressort de sa vie et la source de tant de mélodieuses rêveries dont nous parlerons plus loin.
Cette mort n'étonna pas. La ville de Bruges tout entière qui connaissait et qui aimait l'enfant prodige, non à cause de son talent, mais pour la beauté et la bonté de son caractère, lui fit des funérailles spon- tanées. Tout le monde entoura le cercueil de l'ange à la messe dernière, et, dans tout ce monde où se confondaient les sommités sociales de la ville, on vit une chose consolante dans un temps d'égoïsme comme celui-ci, on vit les pauvres bien-aimés de Fritz se
Te présenter en foule à l'offrande, le visage baigné de larmes et sanglotant à faire pitié. Aujourd'hui encore, ces mêmes pauvres vont une fois par semaine visiter le tombeau de ce petit enfant de 10 ans et saluer en priant l'ombre chérie de celui dont ils sont désormais les orphelins.
Comme souvenir, il reste aux parents désolés, dans le fond de leur âme, l’image adorée de leur enfant ; dans leur esprit, l'écho de ses réparties spi- rituelles, de ses tristes investigations, de ses bonnes œuvres, de ses douleurs, de ses joies, de ce qui fut enfin la naissance, la vie et la mort de Fritz. Il leur reste, après la suprême espérance, la consolation de cette courte vie même, si complètement remplie, si pleine de belles et de bonnes choses qu'on peut se demander, si, proportion gardée, il en est beaucoup qui lui ressemblent. Il leur reste enfin une compen- sation, c’est que cet enfant, mort à la vie du monde, appartient désormais à l’histoire. Après l'immortalité de l'âme, l'immortalité du nom.
Son œuvre! C'est ici que l'auteur de cette notice se sent impuissant à accomplir sa tâche. Ce n'est pas qu'il ait peur de céder à son enthousiasme, il s’y laisserait bien volontiers aller, convaincu que le pu- blic, en cela, ira peut-être plus loin que lui; ce n'est pas qu'il s'effraie des difficultés d'appréciation que pourrait rencontrer l'analyse à laquelle il veut se livrer. Ce n'est pas tout cela; mais il y a, dans l'œuvre de Frédéric Van de Kerkhove, ce petit enfant génial, une note mystérieuse et sublime qui
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épouvante l'écrivain. Lorsqu'une tempête éclate, vo- missant la foudre et le tonnerre, l'homme anxieux et affolé s'incline, attend, frissonne et se trouble. L'in- connu le possède et le terrifie. C'est ici notre cas. Devant l'œuvre de Fritz, l'inconnu nous possède, il nous écrase ; car nous devons admirer et sentir sans comprendre, et cela devant le travail d’une petite créature tellement jeune qu'elle pouvait encore se sou- venir du lait de sa mère!
Essayons néanmoins d'aller jusqu'au bout. D'ail- leurs, si nous faiblissons, nous reprendrons des forces en regardant ce que nous venons juger.
Un mot sur les allures et la manière de travailler de l'enfant.
A l'atelier de son père, Fritz, vers l’âge de six ans, demandait coup sur coup des boîtes à couleur, des crayons de couleur, des pastels, des albums, etc. Il barbouillait les murs, les cahiers, tout ce qui était surface, de choses souvent peu compréhensibles. Son père devait lui dessiner des paysages tels quels et des figures que le baby mettait en couleur; mais cela devait être dessiné sur ses indications. Vers sept ans, il crayonnait sur ses cahiers des maisons, des arbres, et surtout des lettres majuscules fortement enjolivées, et aussi des lignes et des fonds de per- spective. A l'école, il avait les poches remplies de petits panneaux recouverts de peinture. Ces petits panneaux se composaient de morceaux de boîtes à cigares ou d'excédants des panneaux que son père faisait préparer pour lui-même. Sans savoir dessiner, il ébauchaït des séries de petits paysages plus ou moins
io caractérisés. Vers huit ans, Fritz, indisposé, ne se rendit plus à l’école. Son père l'installa près de lui dans son atelier, avec un chevalet. Là, l'enfant ar- rangeait et nettoyait la palette paternelle et s'amusaït à copier à l'huile, plus ou moins exactement, des paysages gravés à l’eau-forte. Jamais cela ne ressem- blait à l'original. Fritz y mettait son sentiment à lui, lequel se traduisait toujours par un ton de coloration particulier. 11 dédaignait le pinceau dont il se servit en général très-peu, préférant le coûteau à palette qu'il mania toujours avec une dextérité de plus en plus étonnante.
Les premières impressions, il les reçut dans les environs de Bruges et surtout aux dunes de Blan- kenberghe pour lesquelles il avait une préférence marquée. À cette époque (1871) ses tableaux se ter- minaient par des sables et des groupes de rochers. Le reste, c'est-à-dire l'instruction, l'inspiration, l'exé- cution, la pratique, il le puisa... là où les génies vont puiser. Jamais il ne permit à son père de tou- cher à ses œuvres, mettant un amour-propre extraor- dinaire à ce qu'on ne pût douter que telle chose vint de lui. A tous ceux qui le visitaient, il promettait ou donnait un panneau. Il avait pour l’art un culte dont il ne se rendait pas compte, mais on sent qu'il en était dominé et pénétré. Tout paysage l'exaltait et l'attristait. Que voyait-il dans cette reproduction de la nature? Quel chant de tristesse et de douleur venait donc emplir cette petite âme pour qu'elle débordât ainsi en pleurs et en élégies? Tous, mais absolument fous les tableaux ou plutôt tableautins
sortis de son coûteau à palette, sont d'une profondeur de mélancolie que jamais artiste ancien ni moderne n'a su obtenir. Il n'y a rien de métaphorique ni d'exagéré dans ce que nous disons : c'est l'opinion qui naît spontanément chez tous ceux qui, comme nous, ont pu juger l'ensemble de l'œuvre de Fritz.
Il avait pour les productions du pinceau, surtout pour les paysages, une prédilection particulière. Un jour, son père apporte à l'atelier un tableau qu'il dépose contre le mur et s'en va. L'enfant se couche à plat ventre pour regarder le tableau et l’analyser. Une heure après, le père rentre. Fritz s'était endormi dans sa solitaire et intime contemplation. Ce fait s'est renouvelé plusieurs fois.
Son œuvre s'élève à plus de 350 petits panneaux. Il en faisait parfois plusieurs dans une journée. 150 environ sont en possession de la famille. Le reste a été donné par Fritz aux pauvres et aux amis. Nous avons sous les yeux ce que les siens possèdent de ce trésor et c'est ce que nous allons essayer de décrire. Pour la clarté de notre examen, nous diviserons l'ensemble par ordre chronologique, de 1870 à 1873. Nous devons toutefois prévenir le lecteur que malgré un examen des plus attentifs, nous ne pouvons garan- tir la parfaite exactitude de cette classification. L'’en- fant qui n'attachait aucun prix à ses compositions, ne les datait pas. C’est par comparaison et aidé des souvenirs et des renseignements du père, que nous avons procédé. Avant 1870 Fritz ne fit guères que d'imparfaites ébauches. Nouseussions voulu les repro- duire comme nous l'avons fait pour quelques autres
panneautins, mais les essais tentés à cet égard ont été infructueux.
Nous signalerons, dans le cours de notre analyse, les changements qui se sont faits chez l'artiste dans sa manière de comprendre la nature et de rendre sa pensée. Ces changements sont visibles. Ils se sont opérés à l'insu de l'enfant qui, évidemment, ne se sen- tait pas lui-même et accomplissait simplement, dans ses petits travaux de génie, la mystérieuse loi de son étre lit
1870. — Nous n'avons vu qu’un seul panneau de cette époque ; il mesure 170 millimètres de large sur 87 de haut (Fritz avait huit ans). C'est une mare allant vers la gauche avec quelques grosses pierres à droite. Au deuxième plan, en plein milieu, une mon- tagne, Çà et là quelques silhouettes d'arbres, un ciel gris, nuageux, blanchissant vers le fond. C'est déjà une composition qui tient très-bien ensemble. La lu- mière vient frapper de gauche. Ce sont presque toutes masses posées au coûteau et au doigt. L'effet est extraordinaire, car dans la pâte ainsi jetée on sent une intention et on voit l'effet. Est-ce du hasard? Nous ne saurions le croire; le hasard n'a pas de ces continuités avec des résultats si persistants et si con- séquents. Ce panneau nous intéresse, car il est le pro- gramme de la technique de l'enfant. On sent quon a affaire à quelque chose qui va devenir grand. On voit
(1) Le croirait-on? quand la cendre de Fritz était à peine refroidie, la spé- culation s'était déjà emparée de ses travaux. Plusieurs de ses panneaux ont circulé en 1873-74 dans le monde des marchands avec le nom de Diaz. Double profanation qu'il faut s'attendre à voir pratiquer sur une plus grande échelle!
la main, on devine le cerveau. Si on ne savait pas que c'est d'un enfant, on serait tenté d'y constater l'emploi de ces trucs familiers aux artistes décora- teurs; car, il faut le répéter, ce petit espace ainsi tra- vaillé présente un grand caractère. Ajoutons que cela ne rappelle encore rien ni personne. C'est absolument une création comme l'est tout ce que nous allons voir ; seulement, quand nous y serons, nous aurons à con- stater que, sans le savoir, l'enfant s'approche des plus grands maîtres, même les plus différents entre eux.
Le sentiment de la composition s'est révélé chez Fritz à la vue des illustrations qui encombraient la maison paternelle. Au début, il plaçait sous ses yeux une de ces illustrations, se proposant de la copier, mais à peine avait-il le panneau dans le creux de la main gauche et le coûteau dans la droite (c'est ainsi qu'il pétrissait ses compositions), que le modèle était oublié et que les premiers et capricieux linéaments teintés, posés sur le bois, déterminaient une toute autre chose que celle projetée.
1871. — Une quarantaine de paysages. Quatre, de taille à peu près semblable au panneau précédent, sont évidemment la continuation de l'idée de 1870. Ro- chers fortement massés, arbres et broussailles en sil- houette, même couleur, à part un panneautin de 155 mill. sur 60, plus vert et beaucoup plus travaillé. Vers la gauche, examiné à la loupe, on voit un che- min ondoyant dans une mare au milieu des herbes et des ajoncs. Véritable tour de force pour un artiste fait, ce détail ravissant semble avoir été pour Fritz une chose toute naturelle. Ce paysage représente
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à droite une colline rocheuse bordée de buissons. Quelques arbres et un lointain fuyant d'oseraies à gauche. Déjà on dirait une technique arrêtée; tout est ferme, solide, déterminé. L'ensemble est d’une pro- fonde tristesse. Ciel gris se fondant à l'horizon dans une brume blanche.
Il y a, dans le contingent de cette année, une dou- zaine de panneaux haut à peine de 30 mill. sur 160 de long. Il y en a un qui est comme maçonné. Cela représente un pont se détachant en blanc. C'est su- perbe de solidité. Deux autres sont des soleils cou- chants. Dans l'un, le fond est coloré et les plans s’en détachent avec un effet étonnant. Il n’y a presque pas de couleur, le bois se voit au travers. Vu de près, ce n'est rien; de loin, c'est un poème. Dans l'autre, une merveille, l'astre du jour se couche dans un brouil- lard gris aux premiers plans et blanc au fond. Tout au loin, à l'horizon, des groupes d'arbres se profilent avec leurs bords estompés. C'est d'une pureté et d’une fraîcheur d'impression extraordinaires. Le ciel est d'un accord parfait avec le reste. Le premier plan est noyé dans l'ombre du soir ; on ne voit pas les détails de ce premier plan, mais on les sent.
Un de ces panneaux a 30 millimètres de haut sur 160 de large. C’est une vue d'automne touchée de rien avec un sentiment exquis. Au devant une mare, à gauche des broussailles déchiquetées, au fond un délicieux fouillis de lumière ambrée, de buissons vagues, d'herbes jaunies et de ces diaprages en désor dre que le soleil d'automne dessine partout. Ce pan- neautin serait signé Diaz qu'on le saluerait. Un autre,
une marine, (43 mil. h. sur 118 1.) est d’une étendue et d’un morne immense. Une ligne d'eau, une ligne de dunes, une ligne de ciel, et c’est tout. Pas d'épisode; ah! si, une barquette noire au premier plan à droite, puis plus rien; tout est tranquille, dans une paix im- mense, on dirait la sieste de la nature. Cela ne rap- pelle rien et cela dit tout. Ces petits bois peints sont ravissants; ici, un arbre qui plie sous l'effort du vent et de la pluie qui font rage; là, la nature s'endormant dans une immense nappe de poussière d'or. Partout un fond de tristesse qui ne s’accentuera bien que plus tard. On dirait un tourment qui cherche à s'exprimer et qui s'étend au travers des bois, des solitudes, sans trouver encore le mode sur lequel il gémira sa plainte. C'est dans cette même année que Fritz peint une masse de rochers se réfléchissant dans l’eau (130 mil. sur 170) d'une sauvagerie et d'une puissance de tons qui font penser à Salvator Rosa. Ce panneau est un des rares grands qui soient sortis de sa main.
De l'année 1872 nous comptons devant nous une trentaine de panneaux. Ici l'enfant se modifie et se transforme. La note est trouvée, c'est l'élégie, c’est le chant du soir. La main se raffermit et s’assouplit. Qu'on nous pardonne cette expression, maïs il faut l'employer ici comme on l'a employée pour les plus grands maîtres : c'est la seconde manière de Fritz. Oui, sa seconde manière, sa plus belle; c'est d’une ineffable poésie, une âme passe là dedans ; on croit sentir un souffle et entendre vibrer une voix. Hélas! c'est lui, c'est le cher petit mort qui est là tout entier et qui vit de sa vie.
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Trois soleils couchants surtout (environ 30 mil. sur 100) sont, dans la véritable acception du mot, de petits chefs-d'œuvre. Ce qu'il y a là de poésie et d'har monie répandues, c'est à ne pas pouvoir l'écrire. Il y a des choses qui font pleurer et qu’on ne sait pas dire. Ces trois panneaux sont de ces choses. Corot, s'il pouvait les voir, sentirait son cœur remuer. Et aussi une rivière avec une berge meublée de quelques ar- bres gris, doux et immense comme un Van Goyen; et aussi un grand bouquet d'arbres cachant quelques maisons rustiques avec toits branlants, mystérieux comme un Hobbema. Et aussi quelques peupliers géants se détachant d'un ciel clair; fiers, élancés, noyant leurs cîmes dans des brumes opaques, traités comme Th. Rousseau les traitait. Et aussi une ravis sante petite côte peinte en grisaille que le Courbet des bons jours ne désavouerait pas. Et aussi des pans de murs écroulés, peints en blanc sur un ciel d'Orient, piquants, clairs et truellés comme un Decamps. Et aussi des campagnes au bord de cette eau noirâtre et pourtant si limpide comme la comprenait Ruis- dael, et tout cela, pensé et exécuté par un enfant qui ne comptait pas 10 ans!
Vers la fin de 1872 apparaît la troisième manière de Fritz. C'est la recherche du procédé. L'âme ne se plaint plus; instinctivement l'enfant change sa vie; ce qui va l'absorber, c'est la préoccupation du coloris. Déjà il produit des ébauches d’une solidité inouïe et d'une puissance audacieuse capable d’éblouir les colo- ristes les plus absolus. Mais, avec ce dernier effort, a fini sa vie; Fritz meurt au milieu de cette transforma-
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tion, après avoir produit, dans cette dernière manière, quelques études qui permettent d'affirmer qu'en sup- posant une existence progressant mathématiquement, il serait devenu, au milieu de sa carrière, le plus grand paysagiste qui soit apparu sur le monde.
Dans les pièces sans date nous rencontrons plu- sieurs paysages qui se rapportent, par leur manière, aux années y correspondantes. Il faut citer parmi ceux-là : une bande de terrain (108 mil. h., 190 1.) couvert de petite futaie et sur laquelle s'étend un ciel immense chargé de pluie; au milieu de ce ciel court un vent froid à rafales courtes et précipitées, si l'on en juge par la désagrégation multiple des nuages réduits en flocons lourds ; une étude de rochers blanchâtres au bord de la mer, superbement travaillée et d'un aplomb de touche magistral (290 mil. I. sur 118 h.); c'est, je crois, sa plus grande pièce, c'est aussi celle où sa vo- cation d'artiste se révèle dans toute son amplitude. Les autres panneaux sont des espèces d'ébauches qui contiennent la pensée de Fritz et l'indication suffisante de l'effet qu'il voulait obtenir. Il y a des quantités considérables de ces ébauches. Cette vie qui se sentait fuir voulait donner le plus vite possible ce qui re- muait en elle, comme ces voyageurs pressés par l'heure du départ jetant pêle mêle dans leur valise tout ce qui leur est nécessaire.
C'est de l'art français que se rapprochent, d'une manière particulièrement visible, le goût et les ten- dances de Fritz. Il en a la spontanéité, l'initiative, le sentiment et l'esprit. D'où lui est venue cette espèce d’assimilation? De nulle part. Il sentait ainsi par lui-
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même, car l'enfant n'a jamais connu les nuances qui différencient les écoles. Z/ a peint ce qu’il a vu. Voilà l'école où il est né et où il a vécu sa petite vie. Seule- ment, vers la fin, comme nous l'avons dit, il s’est appliqué à la recherche du procédé. Toutes ces études (ses tableaux en définitive ne sont que cela) consti- tuent, pour les artistes qui pensent, une leçon des plus profitables, car on peut y voir ce qui ne s'est pas encore produit : la manifestation d’une intelligence dans sa pureté native et n'ayant subi l'influence d’au- cun contact extérieur. Une situation semblable ne s'est jamais rencontrée dans la vie des arts, et c’est pourquoi nous y attachons une importance spéciale. Fritz, dans son œuvre, est donc une étude à faire.
Fritz ne sut jamais peindre autre chose que le pay- sage quil jetait pour ainsi dire en une fois sur son panneau, ainsi que nous l'ont déclaré ceux qui l'ont vu travailler, entre autres Victor Van Hove. Le 31 août dernier (1874), Edouard Richter, le puissant coloriste français, eut accidentellement l’occasion de voir une vingtaine de panneaux de Fritz et il félicita le propriétaire de posséder des esquisses de Théodore Rousseau en si grande quantité. On eut toutes les peines du monde à détromper Richter, et, quand il connut la vérité, l'artiste ne put s'empêcher de verser une larme sur tant d'avenir évanoui. Différentes ap- préciations semblables se sont produites en présence des œuvres que nous examinons et les noms des plus grands peintres naturalistes ont été tour-à-tour évo- qués à ce propos.
Dans la plupart des panneaux on voit une minus-
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cule silhouette noire figurant un enfant assis, mar- chant, pêchant ou couché. Cette petite marque est de la main du père qui a mis l'ombre de son enfant au sein de l’œuvre mélancolique où survit son génie.
Il nous est impossible de donner à nos lecteurs une idée matérielle des travaux de Fritz, les arts de reproduction étant encore insuffisants à l'interpréta- tion exacte de sa touche et de l'impression que la tonalité donne à ses paysages. C'est surtout sous ce dernier rapport que la reproduction est impuissante. C’est l'accent que possédait Fritz et non la ligne (1).
Nous avons dit que le jeune peintre serait devenu, en supposant que ses progrès se fussent régulièrement et mathématiquement accentués, le plus grand paysa- giste du monde... Nous désirons ardemment que cette opinion soit contrôlée. Une exposition publique permettra ce contrôle ; elle révèlera au pays ce Pic de la Mirandole de l’art. Plus malheureux que lui, notre enfant sublime mourut vingt ans plus tôt, non moins digne de la légitime célébrité dont nous de- mandons aujourd’hui à la patrie la reconnaissance et la consécration.
La notice qui précède a été écrite au mois de sep- tembre 1874. Afin de compléter ce qui se rap- porte à l'enfant-artiste, je crois utile de consigner ici, ce qui peut offrir de l'intérêt.
(1) Nous avons modifié cette opinion comme on le verra plus loin. Nous avons aussi, malgré l'insuffisance relative des arts de reproduction essayé de donner par quelques phototypies et eaux-fortes une idée plus ou moins exacte
du talent et de la manière de Fritz. Des explications ont été fournies à ce sujet à la suite de notre Zntroduction.
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Ma notice a été rédigée au moyen de renseigne- ments communiqués par le père, par ceux qui ont connu Fritz et aussi en ayant sous les yeux le tiers environ des tableaux exécutés par lui. Voulant me rendre un compte plus exact encore de tout ce qui concernait l'enfant, son entourage, le milieu dans lequel il a vécu et où il est mort, je me rendis à Bruges et obtins, avec une grâce triste et charmante, de la part des parents, la faveur de vivre pendant quelques jours au sein de cette atmosphère chaude encore de la présence de Fritz.
Ce court séjour fut un attendrissement perpétuel non moins qu'un étonnement grandissant à chaque pas que je faisais dans cette maison qui, par paren- thèse, est, du haut en bas, un véritable musée. On comprend ainsi comment la vocation de Fritz se forma aux toutes premières lueurs de son intelligence. Dans aucun des sept à huit cents tableaux qui ornent les murs de cet asile calme et heureux, mais d’où la joie est partie, je n'ai pu trouver le point de départ de l'accent grandiose dont les œuvres de Fritz sont toutes imprégnées. Un tableau, signé Corot, d'une tonalité et d'une fraîcheur remarquables, m'a paru pouvoir expliquer, jusqu’à un certain point, sa manière de procéder dans quelques-uns de ses tableautins, mais c'est absolument tout ce qu'il en rappelle, car ce Corot n’est que lumière et que gaieté et Fritz est toujours mélancolique et austère.
Il y a dans l'atelier du père un beau Ruysdael, posé presque à fleur de terre, près d’un van Goyen : Fritz s'est souvent couché tout de son long devant ces ta-
bleaux; c'est là aussi qu'il mettait son chevalet lors- qu'il lui arrivait de s'en servir. Je ne serais nullement étonné que ce Ruysdael eût exercé sur ses facultés une influence décisive et l’on peut, si l'on veut, retrouver dans ses travaux comme un écho lointain de la note du talent profond du grand maître.
La palette de Fritz est conservée religieusement par la famille; c'est le revers d'un ancien panneau peint, morceau de chêne carré, portant encore les dernières couleurs que l'enfant y avait posées. Cette palette, à peine dégrossie, dit tout : c'est le tableau synthétique de l'œuvre de Fritz.
Ses joujoux, sa toupie, ses billes, ses cartes, tout cela repose dans le coin d'une étagère, et l’on se sent pris d'une étrange émotion en présence des jouets maniés par la main de cet être enfantin qui, entre deux tours de toupie, plaçait un chef-d'œuvre comme si de rien n'était. Parmi ces objets délaissés se trouvent aussi deux morceaux de marbre. Voici ce qu'en faisait l'enfant, à l'âge de 8 ans. Il mettait de sa salive sur l'une de ces plaques, et, avec l’autre, il frottait et obte- nait ainsi certaines indications bizarres qu'il regardait longuement et dans lesquelles il trouvait des motifs qu'il essayait d'expliquer aux personnes de son entourage.
En hiver, le givre des fenêtres était pour lui l'objet d’une constante préoccupation. Il paraît certain qu'il a trouvé dans les capricieuses et fugaces solidifications de l’eau plus d’un thème dont il s'est servi.
Je n'ai rien à diminuer de l'appréciation donnée dans ma notice. Loin de là : je dois même dire ici que depuis que j'ai été mis en présence de l'œuvre
entière de Fritz, mon enthousiasme a encore grandi. Je n'avais, en effet, examiné qu'un quart environ de ses travaux, et, par des circonstances de hasard, je n'avais pas eu sous les yeux ce qui méritait, non pas d'être le plus vu, mais ce qui devait être comparé aux œuvres de 1872 et de 1871. Je veux parler du contin- gent de 1873.
Ce que je dis ici est nécessaire et complète ce que j'ai écrit dans ma notice au sujet de la troisième ma- nière de Fritz. J'ai été trop exclusif en m'exprimant comme je l'ai fait, mais je n'avais alors sous les yeux que quelques panneaux qui m'ont inspiré cette opi- nion. Aujourd'hui, mieux renseigné, je la modifie en n'affirmant plus que la pratique allait tuer la poésie. J'avais pensé que l'enfant avait l'accent mais ne possé- dait pas la ligne. Je m'étais trompé et n’en veux pour preuve que cette majestueuse Lisièrede forét à laquelle il travaillait encore la veille de sa mort et qui se trouve reproduite dans ce volume. Ce tableau, un des plus grands de Fritz, a figuré à l'exposition du Cercle ar- tistique de Bruxelles. Ce que j'ai vu à Bruges m'au- torise à penser que l'enfant, plus complet encore que je ne l'avais cru, possédait l’accent et la ligne. Aujour- d'hui les preuves abondent.
J'ai dit que son œuvre montait à 350 panneautins. Avec les études, esquisses, ébauches, etc., ce chiffre s'élève à près de 600 et pourrait monter plus haut si on tenait compte d'une considérable quantité d'essais dont beaucoup n'ont été découverts que depuis les recherches faites dans tous les coins etirecoins de la maison paternelle. Je dois enfin corriger ce que j'ai
avancé au sujet d'un panneau qui fait penser à Sal- vator Rosa; ce n'est pas un des rares grands qui soient sortis de sa main. J'en ai trouvé à Bruges de plus grands, une vingtaine environ. Quand j'écrivis ma notice je n'avais vu qu'un panneau de 1870. Depuis, jen ai examiné vingt à trente, tous dans le même sentiment plus ou moins développé.
Je ne quitte qu'à regret ce doux et triste thème, mais avant, je tiens à consigner ici quelques détails qui m'ont été révélés pendant mon séjour à Bruges.
Fritz, mort d'une lésion au cerveau, devait être né avec le germe de son mal; c'est du moins ce qu'on est autorisé à croire. [Il plaçait souvent ses mains sur le haut de sa tête; 1l y plaçait également et comme d'in- stinct, tout objet qu'on lui donnait.En promenade, il prenait le bras de son père ou celui de sa mère et l'élevait jusqu'au sommet de sa tête. Chez lui, le plus souvent, au lieu de s'asseoir, il se couchait à terre et posait sa tête sur le sol comme pour y chercher de la fraicheur. Un jour quelqu'un lui releva brusquement les cheveux qui tombaient sur son front; il souffrit cruellement de cet acte accompli sans mauvaise in- tention. On le voit, le siége du mal et de la mort était dans le cerveau et les spécialistes n'auront aucune peine à partir de là pour expliquer le phénomène.
Ce nest pas tout. Fritz était musicien à sa manière. Malheureusement, sous ce rapport, il ne put être ob- servé. On m'a dit dans le voisinage que l'enfant avait une voix divine (sic) et qu'il chantait sur des tons in- traduisibles et inexplicables des mélodies qui faisaient sangloter. Il se taisait brusquement dès qu'il se savait
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écouté. Rien dans ce qu’il modulait ne rappelait quoi que ce fût et ceux qui, des jardins voisins, entendaient Fritz chanter, regardaient instinctivemant le ciel comme si le chant venait de là...
Quant à l'intelligence de l'enfant, il convient de garder ici le souvenir de ce qu’elle fut, au risque de me répéter. On verra plus loin qu'afin de diminuer la valeur de Fritz, quelques personnes avaient fait circuler le bruit qu'il était hydrocéphale. On com- mençait à attaquer l'authenticité de son œuvre, on suspectait en même temps ses ressources intellec- tuelles; l’incrédulité à l’ordre du jour et l'esprit de dénigrement, qui caractérise malheureusement les Belges, se donnèrent pleine carrière par des violences dont on aura une idée quand on aura lu ce livre et qui expirèrent misérablement aux pieds de la vé- rité. |
Les réparties de Fritz étaient connues dans le voi- sinage de Ja maison paternelle. Je les ai recueillies tant que j'ai pu. Je les ai réunies ici à celles qui m'ont été narrées par les gens de la maison. Rien de ce qui intéresse l'enfant de Bruges ne saurait être laissé de côté; certaines des réparties qui vont suivre ont des nuances qui feront peut-être sourire quelques-uns. Tant pis pour eux. Il n’en sera pas de même de ceux dont les froides idées spéculatives et uniquement ra- tionnelles n'ont point raccorni le cœur.
Un jour, pendant le repas, des pauvres vinrent sonner. On les renvoya avec du pain et de la viande, car la maison est connue à Bruges comme très hos- pitalière pour les malheureux. D'autres pauvres
vinrent sonner immédiatement après. Comme cela tournait à l'exploitation, on leur en fit la remarque et on les remit au lendemain. Fritz se leva soudaine- ment de sa place sans mot dire, se rendit à ja cave, prit un pain et courut le remettre dans la rue aux mendiants évincés, puis vint reprendre sa place à table sans s'expliquer le moins du monde. Comme on allait lui demander compte de cette fugue inusitée, il leva la tête et vit sur le seuil de la fenêtre — c'était en hiver — des petits oiseaux cherchant anxieusement quelque nourriture : «Qui donc a soin de donner à manger aux oiseaux ?» dit-il en s'adressant à sa mère. —« Le bon Dieu, répondit celle-ci. — Fritz réfléchit quelque temps, puis levant les yeux au ciel il s'écria avec une profonde conviction : « Pourquoi alors le bon Dieu ne donne-t-il pas aussi à manger aux pauvres?»
Dès l’âge de six ans il s'occupait, avec une ténacité quelquefois fatigante, du ciel, de Dieu,et, en général, des choses immatérielles dont il entendait parler. Chaque fois qu'il rencontrait un corbillard, il le sui- vait le plus longtemps possible. Quand on lui en de- manda la raison « C'est, dit-il, dans l'espoir d'en voir sortir une âme.» Il avait visité tous les cime- tières, celui de la ville et ceux des environs; il allait partout où se faisaient des obsèques ou un enterre- ment; jamais, jamais 1l n'avait encore vu une âme!
Pendant l'orage, lui seul dans la maison restait calme et racontait des histoires pour distraire ceux que la peur envahissait.
Quelques jours avant sa mort, son père et lui se
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trouvaient au jardin. Le père, sous l'influence d'un noir pressentiment, le serrait plus tendrement que
d'habitude contre lui. — «Papa, vais-je donc mou- rir?» dit Fritz. — Pourquoi me demandes-tu cela, dit le père ému. — « Parceque vous m'aimez tant
aujourd'hui et que vous me pressez si fort contre VOUS. »
Il ne voulait pas faire de mal aux animaux; « Eux aussi, disait-il, aiment à vivre.»
Un jour des gamins le battent. Il rentre à la maison. On lui fait remarquer qu'il pouvait se défendre et riposter : — « Non, dit-il, j'ai eu peur de leur faire du mal!»
I n'avait pas de chance, disait-il; en effet, tous les petits malheurs de la vie lui arrivaient : chutes, heurts, contusions, faux pas, rien ne lui fut épargné. Si une pierre se détachait du ciel, murmurait-il, elle tom- berait sur ma tête. Continuellement souffreteux sans affection grave visible, il n’eut pas une seule bonne nuit dans sa courte vie, si ce n’est la veille de sa mort. En général son sommeil était agité, il rêvait à haute voix, chantait souvent d'une manière angélique et tapait dans ses mains. Quelquefois le pauvre garçon se révoltait contre sa destinée.
Rien ne lui appartenait, tout allait aux pauvres du voisinage, il les aimait à la folie. Quand il revenait de l'école, il se faisait couper une ou plusieurs tar- tines énormes qu'il allait immédiatement porter dans une famille de pauvres gens, voisine de l'habitation paternelle.
Devant la maison, de l’autre côté du quai, sont les
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magnifiques arbres du séminaire. Ce sont eux qui l'ont si souvent inspiré. Il les appelait ses arbres comme certaine dune à Blankenberghe qu'il appelait sa dune. Ces arbres sont situés sur une plaine où il se rendait chaque fois que le temps le lui permettait et qu'il ne s'occupait point de peinture. C'était le ren- dez-vous des enfants du voisinage et avec eux il par- tageait gâteaux, fruits, jouets, billes, etc. Ils connais- saient l'heure de Fritz et à son arrivée c'étaient des cris, des trépignements de joie. Tous se seraient jetés au feu pour lui et on faisait tout ce qu'il désirait. Des fenêtres de la maison les parents regardaient quelque- fois leur pauvre enfant, heureux de le voir un peu joyeux. Sa pâle et mélancolique tête avec ses grands yeux dominait tous ses camarades.
Un jour, il avait reçu en cadeau un accordéon. Au bout de quelques jours il avait compris l'instrument et savait le manier avec dextérité, de telle sorte qu'il en tirait d'étranges mélodies. De même qu'il ne chan- tait devant personne, il ne voulait point jouer de son accordéon même devant ses parents. On l'écoutait à son insu. Jamais l'idée ne lui venait de jouer un air populaire, une valse ou un motif quelconque; non, c'étaient des improvisations sur un rythme lent, d’une inspiration toujours profondément triste et d’une sua- vité extraordinaire. Plus d'une fois on l’a surpris tout en pleurs et quand on lui demandatt la raison de ces larmes, il répondait qu'il ne savait pas. Puis il allait peindre.
L'existence de l'enfant fut pleine de faits qui ne méritent point, dans des circonstances ordinaires,
d'être cités, mais qui acquièrent une certaine force quand ils sont révélés après la mort de celui qu'ils concernent, jetant ainsi des lueurs souvent inatten- dues qui éclairent et enseignent. C'est pourquoi les ren- seignements intimes qui précèdent et dont on pour- rait sans peine multiplier le nombre, nous ont paru trouver leur place naturelle dans cette monographie.
Notre notice a été répétée ou résumée par un grand nombre de journaux belges et étrangers. En France, quelques organes quotidiens ont consacré à Fritz des articles spéciaux qu'on trouvera plus loin. La Drefsche Warande, d'Amsterdam, a traduit (sous les initiales J. M. J.),la notice en hollandais et M. Wens, institu- teur à Bruges, en a publié une traduction en flamand. En Angleterre, en Irlande et en Ecosse les journaux ont signalé le fait et ont vanté l'exposition du Cercle. Je n'ai pu malheureusement me procurer ces publi- cations.
M. Edouard Garnier, artiste peintre et dessinateur à la manufacture de Sèvres, ayant eu occasion de lire dans les journaux français l'histoire de Fritz, nous écrivit directement. Nous le mîmes en rapport avec M. Van de Kerkhove qui s'empressa d'expédier à Sèvres une vingtaine de panneautins. M. Garnier et les artistes de Sèvres furent émerveillés à la suite de cette révélation. Les lettres écrites à ce propos se trouvent dans la Troisième partie. La manufacture de Sèvres a l'intention de reproduire quelques-uns des paysages de l'enfant sur les produits de ce célèbre établissement.
Dans la séance du mois d'octobre 1874, nous
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avons soumis à la Classe des Beaux-Arts de l'Aca- démie royale de Belgique, vingt panneautins qui ont provoqué un étonnement et une sympathie que la classe n'a cru pouvoir mieux exprimer qu'en deman- dant une exposition publique de toute l'œuvre. Cette communication a donné lieu à un épisode relaté dans la troisième partie de ce livre.
Le gouvernement à qui nous avons soumis ces mêmes panneaux dans la personne de M. Bellefroid, Directeur général des arts, sciences et lettres, a ex- primé le même désir.
Le Cercle artistique et littéraire de Bruxelles, ayant eu connaissance de ce qui se passait, ne pouvait négli- ger une occasion en si parfaite harmonie avec sa mis- sion. Aussi, son digne président, M. J. de Rongé, vivement préoccupé de cette question, se rendit à Bruges afin de s'assurer par lui-même de la réalité et de l'importance des faits qui lui avaient été si- gnalés au sujet de l’enfant-artiste. Comme nous, il est revenu de ses investigations, convaincu que la Bel- gique avait perdu un de ses plus grands artistes dans la personne de FRÉDÉRIC VAN DE KERKHOVE et qu'elle avait actuellement un solennel devoir à accom- plir : le reconnaître et l'honorer.
ÉTÉ.
Les œuvres ou du moins une partie des œuvres de Frédéric Van de Kerkhove (165 panneautins), ont été, en premier lieu, exposées au mois de février 1874 au local du Cercle artistique de Bruxelles. Elles ont
provoqué, parmi le public et les artistes, une sensa- tion extrême qui s'est traduite par une admiration sans réserve. Les organes de la presse ont été unanimes à saluer cette exposition comme un des événements artistiques les plus extraordinaires qui se soient pro- duits en Belgique. On trouvera plus loin les articles d'une certaine importance que ces journaux y ont consacrés. Comme observation générale je crois être en droit de faire remarquer que ceux qui, dès l'ori- gine, m'avaient taxé d'exagération, ont montré un enthousiasme plus accentué que le mien.
Cette exhibition m'a valu une série de questions auxquelles j'ai répondu dans le Journal des Beaux- Arts. Mes réponses se trouvent dans ce volume sous une autre forme et aux places voulues par la dis- position des matières. Je les ai naturellement augmen- tées et fortifiées d'après les faits nouveaux qui se sont produits. Les lecteurs me pardonneront s'ils rencon- trent de temps en temps quelques redites. Elles sont inévitables dans un travail du genre.
A la dernière heure on a exprimé l'opinion que toutes les grandes villes de Belgique devraient être mises à même de voir ces tableautins pour l'édifica- tion comme pour l'enseignement du public. Cela a eu lieu. Après Bruxelles c'est Anvers qui a exposé l'œuvre de Fritz par les soins du Cercle artistique. Gand est venu ensuite puis Liége. A Gand c'est la Société des sans nom non sans cœur qui apris l'ini- tiative, à Liége c'est la Société libre d'Émulation.
Le petit personnage que l'on rencontre dans presque tous les panneautins, a été placé là, comme nous
M ve
l'avons déjà dit, par M. Van de Kerkhove, père. Les tableaux de l'enfant n'avaient pas été destinés à être montrés au public et le père, trompant ainsi sa douleur , avait glissé l'ombre de son fils au milieu de son œuvre. Quelques personnes à qui Fritz avait donné de ses travaux, sont venues après sa mort prier M. Van de Kerkhove de peindre la silhouette de l'enfant dans un coin du paysage comme souvenir. Il n'est peut-être pas inutile que le public connaisse ce détail; on s’expliquera ainsi la différence assez caractéristique qui existe entre la touche de l'enfant et celle du père; on remarquera que la pose de l'enfant est toujours en harmonie avec le caractère du paysage. En général Fritz rêve, assis ou marchant, et il y a quelque chose qui vous prend à la gorge et aux yeux quand on suit, par la pensée, le cours des idées qui devaient dominer ce petit génie au milieu de la nature où tout était pour lui tristesse, poésie et mystère.
On s'est demandé aussi comment il se fait que pendant trois ans on n'ait pas parlé des œuvres de Fritz.
La réponse est aussi simple que péremptoire :
Pendant ces trois ans M. J. Van de Kerkhove a exposé des œuvres de son fils à Courtrai, à Namur, à Louvain, à Bruges et à Gand.
Personne ne les a remarquées.
Seulement, après la publication de mon article dans le Journal des Beaux-Arts du 15 septem- bre 1874, la commission de l'exposition de Gand re- tira des coins où ils avaient été maladroitement pla-
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cés, deux paysages de Fritz et les exposa à la rampe. A partir de ce moment, la foule se pressa devant les deux tableaux jusqu'aux derniers jours de l'exposition qui étaient venus. Le Journal de Gand et le Précur- seur consacrèrent à ces panneaux des articles très en- thousiastes. On les trouvera plus loin.
IV.
Depuis que nous vivons avec l'héritage délaissé par l'Enfant de Bruges, nous sommes parvenu, croyons- nous, à force de comparer et d'étudier, à une classifi- cation logique de ses travaux. Certes, ce n'est pas l'in- terprétation de son génie, chose impossible, d'après nous, mais c'est l'explication de l'emploi de son temps et du mouvement de ses idées. Qu'on veuille bien nous suivre et que ceux qui sont plus ou moins fami- liarisés avec les œuvres de Fritz, ne perdent point celles-ci de vue en nous lisant.
D’après des notes qui nous sont communiquées par le père, il résulte de recherches faites dans les papiers de la maison, que Fritz, vers l’âge de 4 ans, dessinait soit au crayon, soit à la plume, soit avec le canif, des constructions accompagnées de quelques lignes de paysage; les murs de la maison et ceux du voisin étaient couverts de griffonnements de ce genre. On a retrouvé une boîte de bois sur laquelle l'enfant a des- siné au canif une tombe avec son nom... Ce n’est que vers l’âge de 6 ans qu'il se manifeste un peu sérieuse- ment. C'est donc à partir de cet âge qu'il faut prendre Fritz et le raisonner.
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Plus haut j'ai parlé des trois manières de peindre de Fritz. Déterminons maintenant les diverses épo- ques de son activité artistique et des impressions qui y correspondent.
Sa première époque est celle où la vue des livres illustrés lui inspire l'idée de peindre des motifs plus ou moins semblables à ceux qui tombent sous sa main. Jamais cette espèce de ressouvenir n'est con- forme au modèle, toujours l’idée dévie au départ et devient la sienne propre.
La seconde époque est une des plus intéressantes. Il accompagne son père dans les environs de Bruges et de Blankenberghe. Il n’y travaille pas sur place; il rentre avec des impressions qu'il exprime avec une grande finesse de touche et un sentiment extraordi- naire de l'harmonie. Ces petits paysages, généralement en longueur, sont charmants. C'est pendant ses longs silences que Fritz les rêvait et les coordonnait.
La troisième époque correspond aux jours pendant lesquels il médita devant des eaux-fortes. Il est pour nous évident que certains effets de l'eau-forte l'ont beaucoup préoccupé. Je parle de l'effet et non du des- sin et de la ligne. Il a certainement exécuté quelques- uns de ses paysages dans la pensée de conformer le résultat à celui que réalisent certains aquafortistes qui, dans les lointains surtout, arrivent à des inten- tions délicieuses.
La quatrième époque est celle où il a été quelques rares fois au théâtre avec son père. La vue des décors doit l'avoir enthousiasmé, car on trouve dans son œuvre une dizaine de panneautins décoratifs d'une
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superbe et crâne venue. Je croirais même que les panneaux dont je parle ont été peints le soir, si j'en juge par des effets de couleur autres que ceux qu'on obtient en plein jour ; l'enfantaura pensé que ces choses destinées à être vues le soir devaient être traitées dans les mêmes conditions de lumière. Je donne cette der- nière opinion sans y attacher une grande importance.
La cinquième époque est celle où il se sent attiré par le Ruysdael, le Van Goyen et le Corot de la mai- son paternelle. Les tonalités lui plaisent d'autant plus qu'elles sont les siennes et qu'elles se sont révélées à sa seconde époque, celle des promenades, alors qu'il regardait la nature et non des tableaux, alors qu'il rêvait et qu'il ne calculait pas. Tous les panneautins que je place dans cette cinquième époque, sont carac- téristiques et tout le monde les a touchés du doigt.
La sixième époque, celle pendant laquelle il est mort, s'inaugure majesteusement par une demi dou- zaine d'admirables motifs de forêts, traités visiblement avec émotion et douleur. Oui, un indicible sentiment de majesté et de poésie a tourmenté et enthousiasmé l'enfant pendant qu'il peignait ces solitudes grandioses et ombreuses. C'est ce qui l'a tué.
Comme on le verra par la suite,on a beaucoup rai- sonné sur la matière, on a même peut-être un peu divagué, grâce à l'extraordinaire et à l'imprévu de la question, mais les grandes lignes que nous avons tra- cées dans notre essai de classification, sont restées debout et le père à qui nous les avons soumises en a reconnu la justesse et l'exactitude.
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(Nous complétons la première partie de ce livre par la publication de quelques articles parus avant l'exposition. Nous avons dû nous montrer sobre de ce genre d'extraits et nous borner à donner ici la physionomie générale de la presse. On verra dans la seconde partie l'opinion publigne se dessiner et s'exprimer en présence des preuves produites.)
UNION DE L'OUEST (FRANCE), 8 novembre 1874.
UN ENFANT DE GÉNIE
FRÉDÉRIC VAN DE KERKHOVE
Monsieur le Directeur,
Il y a quelques jours, l'Union de l'Ouest entretenait ses lec- teurs, dans une courte nouvelle, de Frédéric Van de Kerkhove, peintre belge, mort à dix ans. Des détails sur la vie de cet enfant vous intéresseront peut-être. Ceux qui vont suivre ont été puisés à bonne source, et je n'hésite pas à vous en offrir la primeur. Tout ce qui tient à l’art en ce moment, n'est-il pas un peu votre bien ?
J'arrive de Bruges. Il y a quelques heures je traversais d’un pas rapide la Halle, la rue Breydel, le Bourg tant de fois décrit. Le carillon ne parvenait pas à me distraire, et la cloche de triomphe dont le son magistral émeut le touriste, me trouvait insensible. Il me tardait de rentrer en France où J'emportais ma gerbe de souvenirs.
Le cœur humain, que les philosophes aiment à dire inson- dable dans ses profondeurs, m'a toujours semblé singulièrement restreint. Un rien le remplit. Jetez un nom, une fleur, moins encore, une larme, et voilà le vase qui déborde! Et tous les enchantements de la nature, toutes les splendeurs de l’art, tous les souvenirs nous deviennent étrangers. Votre cœur est plein, cela suffit.
Sans doute, il vous serait souvent malaisé de dire ce bonheur
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sans nom dont vous vous sentez vivre, cette tristesse dont vous souffrez avec un amer plaisir. Qu'importe? L'homme n'est-il pas à lui-même tout un monde? Après les jours de dévouement l'homme n'a-t-il pas droit à ces courts instants de vie solitaire et repliée? Laissez donc ce promeneur qui s'en va, pour un temps, seul avec soi; ne le troublez pas, ne lui soyez pas im- portun, n'attendez de lui que ce qu'il peut dire.
En octobre 1862 — cinq siècles après Jean Van Eyck — naissait à Bruges un enfant qui devait s'appeler Frédéric Van de Kerkhove.
Son père était peintre de genre. Frédéric fut paysagiste.
Sa vie? Elle devait se renfermer dans un cycle de dix années. Ce jeune peintre est mort le 12 août 1873.
Il n'y a pas eu d'événements dans cette existence limitée, mais les grandes œuvres l'ont remplie. On a dit maintes fois que l'homme est dans l'enfant. Frédéric ne perdit jamais rien des grâces de l'enfance et dès le premier âge l’homme en lui se révéla.
Ceux qui l'ont connu vous diront qu'il naquit souffreteux de corps, mais vaillant d'âme et d'esprit.
Souvent on l’entendait demander s’il allait mourir. Il était d'une pâleur extrême.
Elancé, mais sans proportions équilibrées, la poitrine était maigre et retrécie pendant que les attaches attestaient une force musculaire très prononcée.
Sa tête était celle d’un homme.
Le front haut et large eût enthousiasmé un adepte de Gall. Le bas du visage annonçait une grande fermeté, tandis que l'œil et les lèvres portaient l'indice de la réflexion.
Cet être anormal avait dans l'âme je ne sais quels pressen- timents d'infini qui le consommaient. Il lui semblait que la terre ne serait pour lui qu'un lieu de passage. Il vivait plus haut.
Vainement occupé de satisfaire une soif ardente et de tromper la faim qui le dévorait, l'enfant-martyr ne se trompait pas sur sa nature aérienne. Il prenait les mains de quiconque l'appro- chait, comme s’il eût craint de s'envoler. Il s'endormit maintes fois sur les genoux de sa mère auprès du chevalet paternel, entourant de ses bras quelque objet aimé.
Il sentait le besoin de jeter l'ancre.
A ceux qui le venaient voir, il offrait un paysage. Aux pauvres qu'il recherchait il donnait un sourire et quelques mots du cœur.
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Une figure de vieillard le rendait triste. [l avait la certitude de sa fin prochaine.
Ce fut vers l'âge de six ans que l'enfant prit un crayon, des pastels, un couteau à palette et qu'il commença de produire.
Ses premiers paysages sont remplis de caractère. Les dunes de Blankenberghe furent le lieu préféré de ses méditations, mais Frédéric ne sut jamais copier la nature : il l'interpréta.
C'est ainsi que ses panneaux peints en 1871, qui se terminent avec une certaine uniformité par des sables et des groupes de rochers, portent tous le cachet d'une inspiration vraie, d'une science personnelle de la composition qui donnent la mesure du génie créateur de l'artiste.
La nature était pour lui le thème et rien de plus.
Il se servait d’un coin de ciel ou d'un buisson, comme Racine et Corneille ont usé du moule de la tragédie grecque. Celle-ci fut pour nos poëtes le cadre dans lequel ils ont enchâssé leur génie, mais Racine et Corneille n'ont pas cessé pour cela de rester personnels. Ainsi en a-t-il été de cet enfant-poète, Frédéric Van de Kerkhove.
I] était poète par le cœur.
Un paysage l'exaltait. Il y avait en lui de ces entretiens mystérieux que les âmes vulgaires ne connaissent pas. Il était transporté par delà nos sphères visibles et terrestres, lorsque la voix de la nature vibrait dans son âme. Son impuissance à traduire comme il l'eût souhaité les sublimes visions que sondait l'œil de sa pensée, l'emplissait de mélancolie.
De 1870 à 1873, cet enfant de génie n'a pas exécuté moins de 350 panneaux. La plupart mesurent vingt centimètres sur huit ou dix. Des lacs sans fin, des montagnes aux cîmes élevées, des arbres aux larges silhouettes, des ciels lumineux, de fortes masses d'ombre, en un mot toutes les ressources du paysagiste, tous les éléments de son art sont groupés dans une pondération calculée par le jeune peintre.
Telle de ses compositions court les ventes de tableaux sous le nom de Diaz. Telle autre est regardée comme une esquisse de Théodore Rousseau. Un grand nombre de ses derniers ouvrages font monter aux lèvres le nom de Salvator Rosa.
I jetait son sujet en une seule fois sur le panneau, qu'il tenait dans sa main gauche, tandis que de la droite il maniait le couteau. Etudiés à la loupe, on découvre dans les paysages de Frédéric Van de Kerkhove de ravissants détails.
Ici, c'est un chemin couvert qui serpente à travers les herbes et les ajoncs. Là, ce sont des collines à peine perceptibles dans les lointains indécis que baigne le soleil couchant.
Certains de ses tableaux, au contraire, veulent être vus à distance. Une sobriété de tons surprenante ne permet pas de juger de leur valeur si la lumière diffuse ne vient achever le travail de l'artiste, en noyant les contours de ses nuages ou de ses oserales.
Mais la note dominante de cet œuvre gigantesque, c'est une mâle tristesse. Frédéric Van de Kerkhove fût devenu le Paul Huet de la Belgique par le côté mélancolique de son riche talent.
Il est mort.
A l’heure où tant d’autres ne sont pas encore entrés dans la vie, le jeune peintre s'en est allé, laissant derrière lui plus d'œuvres qu'il n’en faut pour asseoir une mémoire. ;
Deux grandes passions ont partagé sa vie : l’amour des pauvres et l’amour de l’art.
Bruges counaissait les hauts instincts de son jeune citoyen. Quand il mourut, ce fut un deuil public. Grands et petits s'empressèrent autour du blanc cercueil. Il y eut là le bourg- mestre, des magistrats, des artistes et des pauvres. Ceux-ci comprirent les premiers tout ce que Bruges perdait dans la personne de cet enfant qui eût été une providence en même temps qu'une gloire nationale. Ils le pleurèrent et chaque jour des fleurs nouvelles sont apportées sur sa tombe par la main discrète de quelque pauvre dont il soulageait la misère.
Nous aussi, nous avons voulu voir l’humble tertre où dort Frédéric Van de Kerkhove.
Sa tombe a la forme d’un sillon.
Mais ne serait-il pas juste que l'artiste fût honoré dans son génie comme l'enfant est récompensé dans sa charité? Quelques patriotes ont émis la pensée que les œuvres du peintre belge fussent l’objet d’une exposition prochaine. Et pourquoi non? L'enfant-martyr n’a-t-il pas droit à sa part d’immortalité? Sa vie n'est-elle pas digne d’être offerte en exemple ? Ce n’est pas la France qui songerait à marchander l'éloge à ce descendant de Crayer et de Rubens.
HENRY JOUIN.
SR =
REVUE SPIRITE (FRANCE), noyembre 1874 (1).
LES ENFANTS SONT PLUS AGÉS QUE LEURS PÈRES.
Sous ce titre : Frédéric van de Kerkhove, le Journal des Beaux-Arts de Belgique, directeur M. Ad. Siret, dans son nu- méro du 15 septembre dernier, publie la biographie d'un jeune et déjà célèbre paysagiste, mort à l’âge de 10 ans et 11 mois, le 12 août 1873. Nous en extrayons les passages suivants :
Le défaut de place nous empêche de suivre l’auteur dans les allures et la manière de travailler de l'enfant. Disons seulement qu'à sept ans, sans savoir dessiner, Fritz ébauchait des séries de petits paysages parfaitement caractérisés. De huit à neuf ans, il s'amusait à copier à l'huile des paysages gravés à l'eau-forte. Jamais cela ne ressemblait à l'original. L'enfant y mettait son sentiment à lui, lequel se traduisait toujours par un ton de colo- ration particulier. Tous les tableaux ou plutôt tableautins sortis de son couteau à palette, sont d’une profondeur de mélancolie que jamais artiste ancien ni moderne n'a su obtenir. Les pre- mières impressions, il les reçut dans les environs de Bruges et de Blankenberghe. Tout paysage l’exaltait et l'attristait. Que voyait-il dans cette reproduction de la nature? Quel chant de tristesse et de douleur venait donc emplir cette petite âme pour qu'elle débordât ainsi en pleurs et en élégies ?.…
Son œuvre s'élève à plus de trois cent cinquante petits pan- neaux. [Il en faisait parfois plusieurs dans une journée. 150 environ sont en possession de la famille. Dans le cours de l’ana- lyse qui est très longue, l’auteur cite des panneaux qu'on salue- rait s'ils étaient signés Diaz, Salvator Rosa, Corot, Van Goyen, Hobbema, Th. Rousseau, Courbet, Decamps, Ruisdael.
C'est de l'art français que se rapprochent, d'une manière par-
(1) Sije donne ici l'article de la Revue fondée par M. Allan Kardec, ce n'est point, naturellement, pour en tirer parti en faveur de la cause que je défends. J'ai voulu montrer l'immense popularité acquise en un instant à l'enfant de Bruges, en France comme partout ailleurs. J'abandonne, comme il convient, le ridicule de l'article, quant au fond, à l'appréciation du lecteur:
Ad. S.
ticulièrement visible, le goût et les tendances de Fritz. Il en a la spontanéité, l'initiative, le sentiment et l'esprit. D'où lui est venue cette espèce d’assimilation ? De nulle part. Il sentait ainsi par lui-même, car l'enfant n'a jamais connu les nuances qui différencient les écoles. Z/ a peint ce qu’il a vu. Voilà l'école où il est né et où il a vécu sa petite vie.
(Suit encore un long extrait de notre notice, après quoi l'auteur reprend en copiant l'Echo du Parlement et l'Echo de Bruxelles du 2 octobre 1874, et accompagne cet extrait de Remarques : )
M. Ad. Siret a fait à l’Académie (classe des Beaux-Arts) une communication verbale au sujet d’un enfant de dix ans et onze mois, Frédéric Van de Kerkhove, de Bruges, mort récemment, et qui a laissé une œuvre considérable, composée d'environ 350 petits panneaux peints. M. Siret a présenté aux membres de la classe une vingtaine de ces panneaux, représentant tous des paysages peints avec un aplomb et un talent qui ont provoqué dans l'assemblée une vive émotion et un enthousiasme qu’elle a exprimé en formulant, sur la proposition de MM. Alvin et Fétis, le vœu que les œuvres de ce génie, si prématurément en- levé aux arts et à la patrie, soient exposées publiquement à Bruxelles. Le bureau a remercié M. Siret pour son intéressante communication et décidé qu'une notice sur Frédéric Van de Kerkhove sera publiée dans les Bulletins de l’Académie.
Remarques.— Cette situation d'un enfant prodige n'est pas nouvelle : le Spiritisme l'a depuis longtemps expliquée, par la plume de l'un de ses fils le plus autorisé, dans la Revue de 1858 et dans les cinq livres fondamentaux de la doctrine. La lecture de ces ouvrages ne laisse pas un seul doute dans l'Esprit du chercheur sans préjugés, qui sait, après contrôle, admettre la réincarnation comme une loi indispensable et primordiale.
Pourquoi Fritz est-il une exception? Pourquoi sans avoir appris, est-il un peintre habile dont les toiles inspirées, pleines de lumière, peuvent être prises pour des Diaz ? Pourquoi peut-il à l’âge de huit à dix ans, produire une œuvre considérable pour faire dire au peintre français, le puissant coloriste Édouard Richter : — Quelles belles esquisses de Théodore Rousseau ! Et puis, les 350 panneaux qu'il laisse, viennent « d'une intelligence native, n'ayant subi l'influence d’aucun contact.
Ah! si M. A. Siret, l'éloquent auteur de la re de Frédéric Van de Kerkhove, avait pu avant d'écrire se rendre
compte des travaux d’Allan Kardec, son généreux Esprit eût formulé des pensées sublimes au sujet de cet enfant prodige qu'il regrette d’avoir vu mourir vingt ans trop tôt, et pour lequel il demande à la patrie une reconnaissance et une consécration due à son talent de maître. Oui, au nom de la vieille loi de la réincarnation, Fritz avait vécu, il avait senti, il avait déjà été artiste et penseur avant l’âge nubile ; il s'était élancé dans cet inconnu pour l'homme, dans ce domaine de l'infini, où son âme, dégagée des étreintes de la matière, s'était promenée au milieu des splendeurs souveraines de l’erraticité ; revenue à la vie terrienne, à l'épreuve, il avait pris une enveloppe éphémère, pour un temps déterminé, laissant à ses contemporains, à ses parents bien-aimés auxquels il laisse des regrets, le souvenir d’un être actif, d’un penseur, une preuve admirable de la loi ressus- citée et mise à la portée de tous par le profond et judicieux phi- losophe Allan Kardec. A dix ans, il meurt pour renaître sans être entravé par des organes matériels ; il a fini une épreuve tem- poraire, et s'en va parmi les Esprits éclairés, au milieu de la cohorte des sages, préparer de nouvelles œuvres; il aidera les déshérités qu'il aimait tant (cela, nous le savons), à s'affranchir des étreintes qui emprisonnent leur intelligence, à s'élever comme lui vers ces conceptions sublimes qui allégent le pé- risprit et promettent {à l'homme qui a compris la charité, la solidarité, l'amour selon Dieu, de monter dans la demeure où resplendit l'éternelle justice.
Oui, Messieurs les académiciens belges, reconnaissez toute la valeur de cet enfant, élevez-lui une statue, répétez à tous les échos qu'à dix ans il avait été extraordinaire, sublime d’amour filial et de charité envers les éprouvés, que son cœur était vail- lant, son intelligence lucide et plus grande que nature, que ses pensées s'envolaient au-delà de la vie terrestre, car il se préoc- cupait de la vie future. Quand ces preuves officielles seront livrées à la publicité, chaque spirite vous remerciera pour cet acte de justice et pour avoir reconnu chez un petit être, des facultés qui n’appartiennent qu'aux hommes déjà mûrs et façonnés par les luttes de la vie.
Vous qui avez des cheveux gris ou des têtes blanches, donnez une sévère leçon aux hommes âgés qui n’ont pas pitié des jeunes gens; montrez-leur que la sagesse, loin d’être l'apanage réel des années, cède le pas à cet affreux égoïsme à un seul qui, pour vous mettre à l'abri des dangereuses impulsions de l'égoïsme à
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deux, ou à trois, ou à quatre, commence à vous dessécher le cœur de manière à le rendre parfois insensible. La vieillesse, c'est l’âge respectable, il est vrai, mais l'âge où l’on ne peut plus apprendre, où l'on ne peut plus oublier; ce quiest réel, c'est que les enfants sont plus âgés que leurs pères, et que nous devons estimer infiniment les nouveaux venus.
Le Spiritisme explique cette proposition qui n'est pas le moins du monde paradoxale : L'âme d’un vieillard pouvant entrer dans le corps d'un enfant, en vertu de son immortalité et de la loi préconisée par la philosophie spirite, il s'ensuit que la série de ses incarnations constitue une chaîne insécable dont chaque anneau représente une vie humaine, et que la dernière généra- tion a vécu la vie de toutes les incarnations antérieures ; consé- quemment, le plus jeune est le plus vieux, cela frappe le simple bon sens. Actuellement nous devons regarder l'humanité d'il y a 20,000 ans comme l'enfance de la nôtre, et nous savons tout ce que savaient les humanités intermédiaires, plus, une multi- tude de procédés et de choses qui leur étaient inconnues.
Imaginons-nous un ancien Guèbre, un Indou des temps brahmaniques, un Egyptien de la première dynastie qui, se réveillant de leur longue léthargie et ne comprenant rien à nos usages actuels, voudraient nous ramener vers les coutumes du passé, à leurs mets et à leur industrie rudimentaire, en vertu de leur vénérable expérience ; nous nous empresserions de les renvoyer, de les engager à reprendre leur sommeil interrompu, cela est incontestable, Au fond la prétention de ces ombres du passé ne saurait être plus inconvenante que celle de certains anciens qui affichent la prétention d'en savoir plus que leurs fils ; il est donc rationnel de penser que l'enfant venu trente ou quarante ans après son père, saura au bout de vingt ou trente années, non-seulement tout ce que savait son père, mais aussi tout ce qui a pu être découvert et analysé depuis que son père a l’âge où l'on cesse d'acquérir pour commencer à perdre. Les hommes de mauvaise foi devenus égoïstes, nient ces vérités fondamentales parceque l'égoisme est le lot de la généralité des hommes, et qu'un homme de soixante ans ne cherche à établir sa supériorité sur un homme de 25 ans que d'une manière relative à l'époque où il était jeune et vigoureux par rapport à son âge actuel; c'est le regret et la glorification du temps où il aimait. C’est un grand malheur pour les humanités de notre globe, que cette obstination de la génération qui s'en
va à nier la supériorité de celle qui arrive, et cette révolte impie a coûté et coûtera encore bien des larmes et du sang à notre infortunée planète; mais c'est un mal quia sa raison d'êtreet dont la terre se débarrassera, lorsque chacun se répétera que la fleur étant l'état parfait de la chenille, la corolle et les aïles les attributs caractéristiques du plein développement, on ne peut admettre que l'état parfait de l'homme soit celui où l'obésité arrive, où les cheveux s'en vont, contrairement à ce qui est admis par la science constituée, depuis qu'elle a pris sous sa protection spéciale la naissance des insectes, et qu'elle a chanté l'amour des fleurs.
Néanmoins, nous aimons trop ceux qui nous ont précédé dans la vie, qui ont soutenu nos premiers pas, pour les traiter comme le faisait naguère un désillusionné de la vie, le poëte Chateaubriand, qui écrivait dans ses Mémoires d'outre-tombe, parcequ'il avait, disait-il, le bonheur d'être jeune à 76 ans, et cela, à propos de Charles X, le vieux roi : « Les vieilles gens se plaisent au cachotteries, n'ayant à montrer rien qui vaille. Je voudrais qu'on noyât quiconque n'est plus jeune, à com- mencer par moi et douze de mes amis. » Ce célèbre écrivain a dit aussi : « L'âge nous flétrit en nous enlevant une certaine vérité de poésie qui fait le teintet la fleur de la jeunesse. » Ce sage était trop sévère, et, comme conclusion, nous allons exprimer le désir que les membres de l’Académie belge veuillent bien étudier les ouvrages d’Allan Kardec; ils trouveront dans le Livre des Esprits, réunies sous une forme dialoguée, concise et logique, les réponses aux questions qu'ils se seront mentale- ment adressées au sujet de l'enfant prodigieux qui a excité dans leur assemblée une émotion et un enthousiasme bien naturels.
Ils apprendront ainsi qu’il n'y a pas de miracles ni de privi- léges, mais une loi générale, éternelle qui laisse à l'âme son libre arbitre,lui permettant de progresser par ses efforts continus. Frédéric Van de Kerkhove, après avoir beaucoup vécu, avait profité de ses incarnations, et, pendant son épreuve passagère, il a dû, ce faible enfant, sentir, penser et agir comme un homme, cela est rationnel et incontestable.
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JOURNAL DE BRUGES (BELGIQUE), 31 janvier 1875.
FRITZ VAN DE KERKHOVE.
Nul n'est prophète dans son pays. On a beau nier cette vérité, on la subit à son insu. C'est ainsi que, quand nous lûmes dans le Journal des Beaux-Arts le long et bel article que son Direc- teur consacra à l'œuvre artistique du jeune Fritz Van de Kerk- hove de Bruges, mort, il y a quelques mois, à l’âge de 10 ans, nous nous dîmes : quoi, un phénomène de ce genre nous serait révélé par un étranger, et cet enfant aurait dessiné, peint, sans que nous l'eussions appris! Puis, il faut le dire, on croit peu, généralement, à ces révélations subites d’un talent inné, prime- sautier; et comment supposer que, sautant à pieds joints au- dessus de l'enseignement scolastique, un enfant passât pour ainsi dire maître sans rien avoir appris.
La chose est vraie, des plus vraies cependant. Elle est là vi- sible et palpable, et, il faut bien l'avouer, la Belgique a perdu, en cet enfant, un grand artiste à venir! C’est pour lui que sem- blent avoir été écrits ces deux vers dont on a si souvent abusé, mais dont l'application est ici rigoureusement juste :
Mes pareils à deux fois ne se font pas connaître Et pour leurs coups d'essai veulent des coups de maître.
Nous avouons être allé sceptique voir cette étrange galerie et en être revenu croyant.
Il y a quelque chose de touchant à voir un père, artiste lui- même, vous montrer les larmes aux yeux, l'œuvre de son fils; œuvre immense si l'on pense qu'elle compte environ 350 ta- bleaux faits par cet enfant, dont les Jouets étaient une palette et un pinceau, qui dérobait les morceaux de caisse de cigares et les couleurs de son père pour en faire ces charmants petits paysa- ges, pleins de poésie mélancolique, qui font rêver et penser à ce triste dicton : « Quand ils ont trop d'esprit, les enfants ne vivent pas. » II a vécu cependant, le jeune Fritz, vécu beaucoup en peu de temps. Il fallait qu'une puissance invisible, sachant qu’il lui serait donné peu de temps, le poussât à accomplir en trois ans l'œuvre d'une longue vie d'artiste. Car il n’ignorait rien cet en-
fant qui n'avait rien appris, il avait la science de la perspective, de l'harmonie des couleurs, l'inspiration.
Rien de touchant, d’extraordinaire, comme cette exposition, on y rêve quand on ne la voit plus.
En terminant l'article magistral qu'il a consacré à cet enfant de génie, M. Adolphe Siret disait :
« Nous avons dit que le jeune peintre serait devenu, en sup- » posant que ses progrès se fussent régulièrement et mathéma- » tiquement accentués, le plus grand paysagiste du monde... » Nous désirons ardemment que cette opinion soit contrôlée. » L'exposition dont nous venons de soulever le projet, permettra » ce contrôle; elle révêlera au pays ce Pic de la Mirandole de » l’art. Plus malheureux que lui, notre enfant sublime mourut » vingt ans plus tôt, non moins digne de la légitime célébrité » dont nous demandons aujourd’hui à la patrie la reconnaissance » et la consécration. »
Ce vœu va s’accomplir; l'œuvre de Fritz Van de Kerkhove va être exposée au Cercle artistique de Bruxelles, qui a préparé un salon pour la recevoir, honorant ainsi le jeune artiste bru- geois, si tôt ravi à l'art qu'il devait illustrer.
LA CHRONIQUE (BELGIQUE), 1% février 1875.
FRITZ VAN DE KERKHOVE,.
Une exposition extrêmement intéressante s'ouvrira cette se- maine au Cercle artistique, et je crois remplir consciencieuse- ment mon sacerdoce de journaliste en disant tout de suite aux lecteurs de la Chronique ce que sera cette exposition.
On comprendra, j'espère, sans trop réfléchir, que la discrétion ne peut pas être une des qualités d’un folliculaire sceptique.
Le Cercle va donc exhiber, vendredi prochain si je suis bien renseigné, l'œuvre d'un peintre mort à l’âge de onze ans et quelques mois, Fritz Van de Kerkhove, de Bruges. Cet œuvre, composé d'environ deux cents petits panneaux, contient des morceaux d’une valeur réelle. Je les ai vus, examinés, étudiés — j'allais dire touchés — avec stupéfaction. C’est cette stupéfaction qu'il faut expliquer ici.
Avant de dire ce que je pense du jeune Van de Kerkhove et de ses œuvres, rendons d’abord hommage à la vérité. C'est M. Siret, directeur du Journal des Beaux-Arts, qui a le premier mis en lumière le talent de l'artiste brugeois. Si je dis qu'il n'a presque pas exagéré les qualités de cet enfant-prodige, on me croira sans
doute, car je n'ai pas l'habitude de caresser l'amour-propre de M. Siret.
Fritz Van de Kerkhove était paysagiste. Il a commencé à peindre en 1870; il est mort en 1873. Pendant ces quatre an- nées, il a fait plus de 500 tableautins.
Il avait donc à peine huit ans lorsqu'il s'est adonné à la pein- ture avec une assiduité passionnée, sans maître, livré à lui-même. La maison de son père (peintre lui-même, mais sans prétention) est pleine de tableaux anciens; il a vécu dans cette espèce de musée comme dans l’atmosphère favorable à ses facultés intel- lectuelles. Il y a quelque chose de fantastique et de merveilleux dans l'éclosion rapide de ce talent phénoménal.
Ne vous semble-t-il pas que le milieu où l'on vit peut, en certaines circonstances et le tempérament se prêtant à cette hy- pertrophie; opérer de façon que le cerveau soit pour ainsi im- prégné, imbibé d'une même pensée, et que cette pensée se dé- veloppe avec la puissance d'une plante dans l'air chaud et humide des tropiques ?
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[l est évident, selon moi, que le jeune Van de Kerkhove a été pendant toute son enfance obsédé par les tableaux qu'il a eus sous les yeux; ces images ont dû être pour lui un incessant cau- chemar, maladie à la fois énervante et productrice : le dévelop- pement du cerveau a dû se faire comme la croissance des os et des muscles se fait dans la fièvre. Il y a là un cas de pathologie que l’Académie de médecine pourrait mettre au concours sans être ridicule; mais, pour l'élucider, il faudrait commencer par se débarrasser de l'idée d'esprit détaché de la matière et d'âme, libre dans le corps comme un sabre dans son fourreau.
En attendant que ce problème (qui n’est merveilleux que parce qu'on ne l'a pasencore étudié à fond) soit résolu, voyons le résul- tat de ces travaux étranges etle produit de ce cerveau chaufféà blanc.
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L'œuvre de Fritz Van de Kerkhove n'est composé que de paysages.
Il est évident que la plupart de cés paysages sont des images faites d'après des gravures : ils représentent des sites qui n'exis- tent pas aux environs de Bruges que l'enfant n'a pas quittés.
Mais de ce qu'il se soit aidé des compositions d’autrui pour réaliser son idéal, il ne s'ensuit pas que l'enfant soit un imita- teur.
La gravure ou la photographie montre les objets avec leurs tons relatifs ; mais elle ne produit pas la couleur, c’est-à-dire l'apparence que la lumière donne aux corps de diverse nature dont se compose un paysage. Or, ce qui est extraordinaire dans les tableaux du jeune Van de Kerkhove, c'est qu'ils sont d’une coloration admirable, tantôt douce et délicate comme les Corot, tantôt vigoureuse comme les Rousseau, toujours fine et distin- guée, harmonieuse d’une harmonie réelle.
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Chose à remarquer aussi, il n'y a presque pas eu de tâtonne- ments dans le travail; pour ainsi dire du premier coup, en 1870, les qualités de l'harmoniste se révèlent : à huit ans, l'enfant fai- sait de petits chefs-d'œuvre.
Tout de suite, sans avoir appris, sans que le travail lui ait donné une manière, sans gaucherie et sans naïveté, il est peintre; peintre avec malice, avec habileté, avec rouerie, peintre savant, si l'on peut parler ainsi, qui n’a pas été appris, peintre comme Mondeux était mathématicien.
On parle de Mozart, on dit : « À huit ans il jouait du violon en virtuose. » Mais depuis combien d'années déjà s’escrimait-il ?
Il n'y a pas de comparaison à faire. Etre peintre sans avoir peint, c'est merveilleux ! Avoir un don qui remplace l'étude et la pratique, qui bouleverse toutes les idées sur les difficultés d'exé- cution, qui fait la nique au temps, c'est inexplicable. Mais cela nous ouvre un horizon nouveau sur les facultés innées. Le jeune Van de Kerkhove prouve en effet, selon moi, et d’une façon irréfutable, que nous naissons tous avec certains germes spé- ciaux, particuliers, que nous avons des aptitudes que le travail fait grandir, mais que nous ne pourrions acquérir par le travail si nous n’en possédions pas les embryons en nous-mêmes.
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Cette exposition étonnante fera faire bien d’autres questions auxquelles il sera difficile de répondre.
Par exemple, cette question-ci :
Fritz Van de Kerkhove, s’il avait vécu, aurait-il été un grand peintre ?
Oui, répondra-t-on tout de suite. Quand on fait des quasi chefs-d'œuvre à dix ans, il n'y a pas de raison pour qu'on ne produise pas des merveilles à vingt ans. Si, justement, il y a des raisons.
Fritz Van de Kerkhove n'est pas un enfant; il avait la taille, l'âge et sans doute le langage d'un enfant ; mais son travail est d'un homme, et d'un homme mür. 11 aurait pu vieillir, il ne serait probablement pas devenu plus vieux en tant que peintre. A mon avis, il avait donné avant de mourir tout ce qu'il pouvait donner. Tant d'adresse, de malice, de savoir prouve malheu- reusement que la précocité est le produit d’une sorte de fièvre cérébrale, de maladie; et il n'y a que les corps sains, dans les terrains et les atmosphères propices, qui ont une continuité de développement que l'âge n'arrête point.
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J'ai dit plus haut que l'enfant n'était pas un imitateur ; et cela est vrai, car il n’a pas pu avoir sous les yeux des échantillons de tant de peintres avec lesquels il a des rapports, depuis Van Goyen et Rembrandt, jusqu'à Rousseau, Corot et d'autres maf- tres modernes.
Mais, ce qui est encore plus surprenant, c'est que, sans être un imitateur passif, il n’a pas non plus de personnalité bien ca- ractérisée. C'est comme un réflecteur, un kaléidoscope vivant et inconscient.
Il n'a pas non plus de défauts, ce qui fait que la lutte n'a pu s'établir, et que ses qualités à l'état d'équilibre produisent presque de belles œuvres.
A-t-il beaucoup vu la nature? On le croirait, car ses images ne se ressemblent guère. Les effets sont doux ou heurtés, lumineux ou sombres, avec des vigueurs ou des finesses qui caractérisent admirablement l'heure que l'artiste a voulu exprimer. Son dessin est d’une élégance rare, et les profils de ses horizons ont tou- jours un style bien accusé, sans mollesse et sans hésitation. La
sûreté de la touche, la délicatesse des formes, quelque chose de véhément et de paisible à la fois, donnent à cet art phénoménal un accent qui fait crier aux peintres : « C’est à ne pas y croire!»
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Allez-y donc voir ! Le Cercle conviera le public à se rendre compte par lui-même de cet œuvre stupéfiant. Samedi prochain il sera visible, — nous dirons à quelles conditions, si conditions il y a.
Je pense n'être pas mauvais prophète en disant que tout ce qui est à Bruxelles digne du nom d'artiste, et toutes les personnes qui s'intéressent aux choses de l'art, voudront voir les deux cents tableaux du jeune Van de Kerkhove. Ne vous effrayez pas : le plus grand de ces tableaux n’a pas cinquante centimètres de hauteur ou de largeur, et la masse reste dans des proportions vraiment lilliputiennes.
A titre de curiosité, et aussi pour servir à l'histoire de l’art flamand au dix-neuvième siècle, le gouvernement ne ferait peut- être pas mal d'acquérir une demi-douzaine de ces tableautins.
JACQUES.
DEUXIÈME PARTIE.
SOMMAIRE : I. Exposition de quelques unes des œuvres de Fritz à Gand après sa mort. — II. Exposition de 165 tableautins au Cercle artistique et littéraire de Bruxelles, à Anvers, à Gand et à Liége. — III. Opinion de la presse belge et étrangère sur ces expositions. Articles publiés.
C'est le 6 février 1875 qu'a eu lieu au Cercle artis- tique et littéraire de Bruxelles l'exposition de 165 ta- bleautins de Frédéric. Cette exposition provoqua parmi le public et parmi les artistes une émotion très- vive, et, sans y mettre la moindre réserve, tout le monde s’attendrit et admira. Semblable exhibition eut lieu à Anvers, à Gand et à Liége et partout l'im- pression fut la même. Dans ces deux dernières loca- lités, la disposition de la grande et vive lumière indis- pensable aux tableautins, laissa beaucoup à désirer.
Nous allons déposer la plume et laisser parler la presse par ses critiques d'art spéciaux en position de diriger, avec l'indépendance et le talent voulus, l’action de l'opinion publique. Ce sont MM. Fétis, Ch. Buis, G. Lagye, E. Leclercq, Max Sulzberger, C. Lemon- nier, etc. Ces articles n'ont trait pour le moment qu'aux expositions. La polémique se dessinera dans la troisième partie : toutefois, on en percevra les élé- ments précurseurs déposés au sein des restrictions
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plus ou moins nettement formulées que l'on va ren- contrer.
Rappelons ici, avant de reproduire les articles an- noncés, que le premier journal qui, après nous, ait parlé des tableaux de Fritz, est le Journal de Gand du 13 octobre 1874. Nous avions signalé, dans le Journal des Beaux-Arts, les tableautins de l'enfant exposés dans des coins perdus du Salon de Gand. La Com- mission, comme nous l'avons déjà dit, page 30, fit pla- cer les tableautins sur un chevalet au milieu d’une des salles. C’est alors que Bertram, dans le Journal de Gand précité, s'exprima comme suit :
Jetons quelques fleurs sur la tombe de cet enfant extraordi- naire, Fritz Van de Kerkhove, auquel le Journal des Beaux-Arts a consacré tout un article biographique. Nous l'avons connu, ainsi que sa famille, et nous tenons de tout son entourage qu'il n'y a rien d'outré dans ce que dit le biographe de son génie pré- coce et de son cœur. Il suffit d'ailleurs de voir au Salon ses deux paysages (1378 et 1370), pour comprendre combien d'espérances la mort a anéanties en l'enlevant aux arts et à sa famille désolée.
Ces paysages ne sont pas de notre temps. Tout y est extraor- dinaire et d’une conception à la fois sévère, hardie, mystérieuse, mélancolique, profonde et singulièrement poétique. C'est la nature vue des yeux de l'âme et traduite avec le faire des anciens maîtres. Ce que cet enfant serait devenu, nul ne peut le dire. C'était un voyant. La vue de telles œuvres, faites dans l'espace de trois années, de sept à dix ans, bouleverse l'imagination. C’étaient là les jeux de l'enfant, et il a laissé, dit-on, près de trois
cents tableaux semblables! BERTRAM.
A ce même propos, le Précurseur du 22 octobre disait :
« Avant de clore, quelques mots sur un sujet qui occupe la presse : deux paysages, la curiosité du Salon de Gand, par un enfant, F. Van de Kerkhove, mort à douze ans, et dont le
Journal des Beaux-Arts a donné le portrait et la biographie. Pour être tout à fait complet, il convient que nous en parlions. On a essayé de contester le génie précoce de cet enfant extraor- dinaire. Pour qui a vu ces deux paysages, ce génie est incontes- table. Nous ne voyons pas qu'on s’inscrive en faux contre l’attri- bution qui lui en est faite, il faut donc admettre que ces deux paysages sont bien de lui. Ils ne ressemblent d’ailleurs à rien de connu et sont d’une extrême étrangeté. Mais, dans cette étrangeté, il y a de la puissance, de la mélancolie, du mystère, un art surprenant et un style tout à part (Voir surtout celui où la soli- tude est complète. On y trouvera de bien rares qualités). »
P. J. VAN OUDENHOVE.
Remarquons en passant que six mois après, lors- que l'exposition fut ouverte à Gand, le journal qui appréciait Fritz dans des termes non moins enthou- siastes que les nôtres et qui proclamait hautement la valeur de «ces paysages qui n'étaient pas de notre temps » ce journal, disons-nous, resta muet. Bertram (Eug. Landoy) qui avait « connu Fritz ainsi que sa Jamille >» n'eut pas un mot pour continuer la glorifi- cation de l'enfant et prendre la défense d’une famille dont l'honorabilité aurait trouvé dans sa plume un défenseur, inutile $ans doute, mais au moins recon- naissant. Le Précurseur inséra dans ses colonnes des articles tantôt pour tantôt contre et fit par là douter de son impartialité.
REVUE DE BELGIQUE, livr. de février 1875.
LA QUESTION VAN DE KERKHOVE.
Le Cercle artistique vient d'ouvrir ses salons à une exposition de tableaux qui excite vivement la curiosité du public et qui
= . —
donne lieu aux controverses les plus ardentes entre les artistes. Ces tableaux sont l'œuvre d'un petit prodige, Fritz Van de Kerkhove, né à Bruges en 1862, et mort en 1873, à l'âge de 10 ans et 11 mois. D'après une notice publiée par M. Siret, le révélateur de ce phénomène, cet enfant a été souffreteux et dé- licat dès sa naissance; sa tête avait un développement anormal et était le siége de douleurs constantes ; il jouait peu, mangeait beaucoup et était toujours altéré de soif; il avait, paraît-il, le pressentiment d'une fin précoce; il mourut d’un épanchement au cerveau.
On connaissait déjà des musiciens précoces, comme Mozart, des mathématiciens précoces, comme Pascal et Mondeux, des savants précoces, comme Pic de la Mirandole et Stuart Mill; mais c'est, pensons-nous, la première fois que l’on signale un peintre aussi phénoménal que ce pauvre petit Van de Kerkhove.
Tout l'œuvre de cet enfant se compose de paysages ; quel- ques-uns sont des souvenirs des environs de Bruges, des dunes de Blankenberghe ; le plus grand nombre sont des œuvres d’ima- gination inspirées de gravures du Tour du Monde ou du Ma- gasin pittoresque. Cependant, si les premiers ne sont pas peints d’après nature, les derniers ne sont pas des copies. La gravure n'était pour le jeune artiste qu'un point de départ; à peine avait-il commencé son tableau, qu'il oubliait son modèle et lâchait la bride à son imagination.
Celle-ci avait une teinte mélancolique, elle était surtout im- pressionnée par les effets élégiaques de l'automne, par la tris- tesse des eaux noires et dormantes, par les ciels chargés de pluie, par les horizons brumeux.
Pour donner une idée des tableaux qui composent l'œuvre du jeune artiste brugeois, passons-en rapidement quelques-uns en revue : voici, parmi les travaux de 1870-71, un tableautin représentant une ville vue d'une petite éminence; les premiers plans sont vigoureux; au-delà, la lumière qui rase les toits et fait miroiter les tuiles donne une zone brillante d’une justesse de ton étonnante; un autre tableautin, haut de 25 millimètres et long de 10 centimètres, montre une ligne de saules tétards, penchant tristement leurs têtes alourdies au dessus d’une eau marécageuse ; plus loin, c’est la lisière d’un bois, dont les arbres dépouillés noïient leurs silhouettes caractéristiques dans un ciel gris chargé de neige; à côté, un tronc d'arbre, plaqué d'un blanc vigoureux, pourrait passer pour une esquisse de Diaz. Dans le panneau de 1872, nous trouvons encore un chaud effet d’au-
me
tomne pris dans un bois herbeux, une dune qui se détache sur un ciel dont l'exécution révèle une facture étonnante; puis, un ciel lumineux roulant ses gros nuages moutonnés au dessus d'une mare, un moulin ruiné faisant une tache sombre dans un ciel éblouissant de clarté qui rappelle Ruysdael, un bois illu- miné par les dernières lueurs du soleil couchant qui pourrait être signé Daubigny, une lisière ‘de bois d’une silhouette gran- diose, une ligne d'arbres maigres et décharnés, se détachant sur un ciel agité, et, à côté de ces œuvres larges et puissantes, de petits paysages fins, détaillés, avec des horizons bleus comme chez Breughel.
Dans le panneau consacré aux travaux de 1873, se trouvent de vrais chefs-d'œuvre; voici, entre autres, un bouquet de peupliers qui se dresse élégamment sur un coteau ; leur frondaison légère, rendue par des frottis transparents, se découpe sur un ciel mar- telé par le couteau à palette, outil favori du jeune peintre ; voici une dune sablonneuse avec un coin de mer, dont les flots gris et un peu huileux rappellent si bien ceux de la mer du Nord et les interprétations qu'en ont données les vieux peintres hollandais; voici encore le bois sur un ban de roc, qui pourrait passer pour une étude de Rousseau dans la forêt de Fontaine- bleau.
Ce qui étonne d'abord, c'est l’impersonnalité de toutes ces peintures; on y trouve des esquisses qui rappellent tour à tour Daubigny, Courbet, Diaz, Boulenger, Coosemans, Corot, Troyon; puis, à côté de cela, Breughel, Van de Velde et Van Goyen. Et cependant, malgré cette multiplicité d’aspects, on ne peut méconnaître l’individualité de la facture; cela est si caractéristique que, certainement, il suffit d'avoir vu une fois l'exposition du Cercle pour pouvoir reconnaître désormais une œuvre du petit Brugeois. On dirait que, obsédé d'un rêve de couleurs, le jeune peintre commençait par pétrir quelques taches harmonieuses sur son panneau, puis que, dans ces empâ- tements, son imagination lui montrait des accidents de terrains, des effets de végétation, des silhouettes d'arbres dont il accen- tuait ensuite la forme par tous les moyens que lui suggérait sa précoce ingéniosité; il devait tantôt rayer d’un trait d'ongle la surface unie d’une mare, tantôt fouiller un buisson du bois de son pinceau ou bien tamponner de son doigt un profil trop sec où un bosquet trop opaque, ou encore marteler du revers de son couteau les vibrations lumineuses d’un ciel nuageux.
La première impression produite par ces peintures a été l’en-
thousiasme mêlé à une certaine tristesse que cause toujours la vue d’un phénomène contre nature, quand il se révèle dans un être humain; puis, peu à peu, la méfiance s'est fait jour, les paysagistes surtout ont commencé à mettre en doute la sincérité de ces œuvres. Ils prétendent qu'il est impossible qu’un enfant de onze ans ait, d'intuition, deviné toute la technique de la peinture et soit arrivé à des résultats auxquels n'atteignent que des artistes expérimentés.
La question est délicate. Elle met en suspicion des gens fort honorables; de plus, elle supposerait de leur part une mise en scène longuement préparée et pour laquelle on se serait servi d'un pauvre petit être chétif, entouré de l’auréole d'une mort précoce, comme d'un appât pour égarer l'opinion publique. Il y aurait là une machination si odieuse, une exploitation si impu- dente des sentiments les plus intimes, que nous nous refusons à croire à une supercherie préméditée.
Un heureux hasard nous a fait rencontrer récemment le père du jeune peintre, et nous n'hésitons pas à dire que son air de sincérité, la franchise et le naturel de sa parole nous ont com- plétement convaincu ; sa voix était encore pleine de larmes en nous racontant toutes les circonstances de la vie de son enfant.
Le goût de la peinture était si inné chez lui qu'à ‘quatre ans, il tourmentait sans cesse son père pour obtenir de lui des cro- quis qu'il pût enluminer; on fut obligé d'engager un pauvre peintre, restaurateur de tableaux, avec la mission de venir tous les soirs dessiner pour le petit Fritz. Cette aptitude ne fit que se développer avec l'âge; le jeune enfant s’emparait de toutes les couleurs qui restaient sur la palette de son père; il travaillait presque toujours debout, tenant d'une main le petit panneau, appliquant de l’autre les couleurs, à l'aide du couteau à palette, pour modeler les terrains et le ciel; il obtenait les frottis de feuillages, les roseaux des marécages à l'aide d'un pinceau qu'il écrasait pour en écarter les poils ; puis, quand sa couleur séchait, avec un petit canif qu'on nous a montré, il striait l'eau pour en accentuer le miroitement, pour dessiner les troncs argentés des bouleaux dans un massif de verdure ou pour pailleter d’un reflet brillant l'écorce d'un arbre; chaque jour, il inventait quelque procédé nouveau et en tirait parti pour rendre les effets que lui dictait son imagination
On se rend parfaitement compte de ces différents procédés ; il ne serait même pas difficile de les imiter, mais ils n'ont de valeur qu'à la condition d'être employés par un artiste ayant
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un sentiment aussi vif, aussi profond, de la couleur que l'avait notre jeune peintre.
Quand son père touchait à ses tableaux, lui conseillant de placer ici un arbre, d'indiquer ailleurs une maison, il se fâchait et allait pleurer dans le sein de sa mère en se plaignant de ce qu'on lui gâtait ses œuvres.
Quand il ne souffrait pas, il était d'un naturel gai; cependant, tous les matins, il restait près d'une heure silencieux sur une chaise, regardant fixement devant lui ou la tête penchée sur la poitrine; pendant ce temps, on n'en pouvait tirer un mot; puis, tout à coup, il sortait de son rêve et étonnait ses parents par quelque parole étrange, quelque observation au dessus de son âge. Quand il se promenait à la campagne avec son père, il l'accablait de questions et de remarques sur les effets de la colo- ration qu'il apercevait, et il prétendait voir des tons que son père cherchait en vain.
Avait-il admiré le soir un coucher de soleil, il descendait le lendemain matin avec un panneau sur lequel il avait fixé son impression; seulement, le paysage s'était transformé, les berges du chemin étaient devenues des escarpements, le chemin lui- même s'était changé en un vallon boisé et quand on le lui faisait remarquer, il répondait, en haussant les épaules, que le vrai site n'eût pas été assez pittoresque. Un jour, son père dit devant lui, à un de ses amis, en lui montrant un arbre auquel restaient quelques feuilles clair-semées : « On dirait un arbre de Corot. » Le lendemain, Fritz apporta un petit tableau en disant : «Voilà un Corot. »
I] lui suffisait d’avoir vu une fois un tableau pour qu'il retînt aussitôt la manière du peintre; en se promenant à la campagne, il lui arrivait alors de reconnaître dans un site tel ou tel motif favori d'un maitre célèbre.
Cet enfant était donc né avec des aptitudes spéciales qui en avaient fait un être phénoménal.
Le fait est-il vraiment miraculeux et la raison se refuse-t-elle à l’'admettre ?
Quelque extraordinaire qu’il soit, il ne nous paraît pas sortir du domaine du possible.
Décomposons-le, en effet, en ses différents facteurs et deman- dons-nous s'ils ne peuvent pas, à défaut d’une explication scien- tifique du phénomène, nous donner au moins l'intuition de sa véracité.
Posons d'abord, comme premier fait acquis, que le jeune Fritz appartient à une branche de la grande famille germanique
qui a toujours montré des aptitudes innées pour l'emploi de la couleur, depuis le temps où ses tapisseries étaient recherchées dans l'Europe entière jusqu'à nos jours, où nos peintres se sont distingués dans toutes] les expositions internationales par l'éclat harmonieux de leur coloris.
Un de nos premiers paysagistes nous communiquait récem- ment une observation qui démontre d'une façon frappante les aptitudes innées de nos Flamands : « Quand je fais des études d'après nature en pays wallon, nous disait-il, les paysans me regardent d’un air ahuri et me demandent si je prépare le tracé d'un chemin de fer; quand c’est en pays flamand, ils s'ap- prochent doucement, me regardent travailler avec respect, puis manifestent leur satisfaction ou me font une remarque souvent fort juste : « I1 me semble, monsieur, que votre horizon n'est pas assez gris ou que votre ciel n'est pas assez clair. »
Nous-même, pour nous éclairer sur les aptitudes esthétiques de nos campagnards, nous avons plus d’une fois, dans nos excursions en Flandre, amené la conversation sur la peinture et nous avons toujours été étonné de l'intérêt que ce sujet présentait pour des paysans vivant loin des centres où se cultivent les arts; les noms de Rubens et de Van Dyck sont encore aussi populaires dans nos campagnes que l'était autrefois celui de Vader Cats; aussi les peintres qui y vont faire des études d’après nature,sont- ils assurés de rencontrer toujours un accueil hospitalier.
Plaçons ce premier germe dans une organisation brûlée par une fièvre de croissance, dépensant en quelques années toute la vitalité qui suffit à une existence normale; ces facultés ne vont- elles pas acquérir une acuité, une puissance qui leur fera dépasser la limite ordinaire ? On comprend qu'on se refuse à croire à un fait qui renverse les lois assignées aux phénomènes de la nature par notre expérience. Si nous voyions un pavé venir flotter à la surface de l'eau au lieu de couler à fond, un âne se mettre à parler comme celui de Balaam, ou un mort en putréfaction ressusciter, évidemment, nous nous croirions le jouet d’une hallucination ou les témoins d'un miracle; quand, au contraire, le phénomène extraordinaire ne consiste que dans l'extension d'une faculté naturelle, portée à une puissance peu ordinaire, nous pouvons être surpris, mais notre raison ne se révolte pas plus qu’à la vue d'un géant ou d'une femme à deux têtes. Parmi toutes les œuvres attribuées au jeune Fritz, il n'en est certes aucune qui soit surhumaine ; s’il les avait produites à vingt ans, on admirerait son talent sans le contester ; est-il donc impossible
que chaque année ait compté double pour cette organisation surexcitée par une vie exubérante? Quand, à six ans, il deman- dait des pinceaux et des couleurs, il avait, en réalité, douze ans, et, à dix ans, il accomplissait le travail d’un jeune homme de vingt ans.
Les détails que M. Siret donne sur sa vie nous le montrent, du reste, comme un enfant d’une sensibilité et d'une intelligence extraordinaires : en toutes choses, il dépassait de beaucoup la mesure commune.
A ces facteurs fournis par l'enfant lui-même, vinrent s'en ajouter résultant du milieu peu ordinaire dans lequel il s'est développé comme en une serre chaude. Fils d'un négociant, amateur de peinture et peintre lui-même à ses heures de loisir, le jeune Fritz a été élevé dans une de ces maisons comme nous en avons rencontré plus d’une en Flandre, bourrée de tableaux de la cave au grenier, du plancher au plafond. S'imagine-t-on quelle excitation la vue de toutes ces peintures a dû imprimer à ce jeune être, né coloriste, aspirant la couleur par tous Ses pores, vibrant à toutes les impressions du dehors qui répon daient à cette prédisposition native ? IL y avait devant Sa maison une ligne de grands arbres ; quand le vent les courbait sous son souffle puissant et chassait dans un ciel humide les lourds nuages du nord, le jeune Fritz ne pouvait détacher ses yeux de ce spectacle mélancolique, et de ses petits doigts agiles il pétrissait la couleur pour traduire son admiration
Les gens du métier admettent, du reste, toute la partie sen- timentale de l'œuvre et ne soulèvent d’objection que contre les roueries de vieux peintre qui se remarquent dans tous ces petits tableaux ; les spécialistes nous semblent un peu abuser ici de la supériorité que leur donnent leurs connaissances techniques. En somme, ces roueries, même chez les vieux peintres, sont moins le résultat d'une habileté manuelle acquise par un long exercice que le fait d’heureuses rencontres; petit à petit, les peintres s'amassent, par une suite d'expériences, toute une série de recettes, ce qu'ils appellent les ficelles du métier, qui leur permettent de rendre mieux certains effets, de produire une impression d'autant plus vive qu'on devine moins les moyens employés pour la produire.
Pour nous, quelque extraordinaire que cela paraisse, nous ne voyons rien d’impossible à ce que le jeune Van de Kerkhove ait, en jouant, trouvé qu'en écrasant une tache de couleur avec son couteau, en tapotant du bout d’un pinceau raide, ou en
ne
grattant de son canif une surface peinte, il obtenait des effets inattendus.
Car il faut bien tenir compte de ce fait, qu'il n'y avait rien de voulu, de prémédité dans le travail de l'enfant ; il lui eût été impossible de peindre d’après nature; quand ses parents lui redemandaient un paysage qui leur avait plu, il était incapable de le refaire; il a commencé vingt fois une dune qu'il avait prise en affection à Blankenberghe et qu'il nommait sa dune, et il n'y en pas deux qui se ressemblent.
Le procédé naissait sous ses doigts sans qu'il se rendît compte des moyens qu’il employait pour cela; c'étaient les hasards de la touche, du coup de pinceau, les inégalités de l'empâtement qui dirigeaient son invention.
C'est ainsi que nous découvrons des mondes fantastiques dans un ciel nuageux et des paysages étranges dans un mur moisi d'humidité.
Nous croyons donc à la sincérité de l'œuvre du petit peintre brugeois ; la seule chose qui pourrait être supposée, c'est que le père qui a eu la malencontreuse idée de planter un petit bonhomme noir dans chaque tableautin de son fils, ne se soit laissé entraîner à donner en même temps, par-ci par-là, un coup de pinceau pour ajouter un accent, souligner un effet, déter- miner une forme, accuser un plan; aussi demandons-nous formellement qu'une enquête sévère établisse la part exacte de l’enfant-peintre dans les panneaux exposés ; nous la demandons au nom de la dignité du Cercle, de l'intérêt de l'art et de la science. Nous serions coupables envers la postérité si, actuelle- ment que cela est facile et possible, nous ne lui léguions pas la preuve incontestable de l'authenticité des peintures de Fritz Van de Kerkhove et si nous n’assurions pas à l'antique cité
de Bruges la gloire de compter un artiste de plus dans sa
Walhalla. CARL BULS.
ECHO DE BRUXELLES, 7 février 1875.
Depuis vendredi est ouverte au Cercle artistique, l'exposition des paysages du jeune Frédéric Van de Kerkhove; mort, comme on le sait, à l’âge de 11 ans moins quelques jours.
Dans fa salle où sont exposés les tableaux qui portent le nom de cet enfant, se vend au profit de la Caisse des artistes, une biographie rédigée par M. Adolphe Siret, qui, le premier, a ré- vélé au monde des arts ce miraculeux phénomène d'un peintre de dix ans, ayant fait une œuvre immense, composée d'un nombre considérable de tableaux pleins de poésie, d’invention, de sentiment et dans lesquels un pinceau sûr de lui semble être au service d’une intelligence hors ligne.
Le siècle que nous achevons de traverser a connu déjà un de de ces génies précoces, Victor Hugo ; mais Victor Hugo ne débuta qu'à quatorze ans, et lorsque Châteaubriand le présenta à Charles X, après l'Ode sur le sacre, en l'appelant «enfant sublime, » il en avait vingt-deux.
D'après M. Siret, son biographe, le jeune Van de Kerkhove aurait commencé à peindre dès l’âge de six ans.
Ses œuvres sont là. C’est plus que de l’étonnement qu’on éprouve, on se sent pris d’une sorte de vertige. A l’âge où la raison n'est pas éveillée, cet enfant aurait eu un pareil sentiment du grand, du beau, aurait su mettre tant de poésie dans une chute d’eau, dans un rayon de soleil, dans une masse d'ombre? Il aurait eu cette science de la palette qui lui fait trouver comme d'inspiration de ces tons note sur note d’un effet si profond et si saisissant ?
Nous avouons que c'est trop fort pour que nous puissions y croire. Les paysages sont là, ils sont signés, l'auteur a eu soin de mettre dans chacun comme signature supplémentaire la sil- houette du jeune prodige, dans des attitudes diverses. A côté des paysages, dont l'existence n'est pas contestable, nous avons les affirmations de M. Adolphe Siret.
Mettant tout cela d’une part — et de l’autre quatre années d'une vie d'enfant terminée à la dixième, nous avouons que la stupéfaction est plus grande que la foi.
L'œuvre est grande, M. Siret est son prophète — et autour de lui viennent se ranger des critiques d'art auprès desquels nous avouons ne pouvoir compter que parmi les jugeurs sans importance. Tout cela ne parvient pas à nous convaincre, juste- ment parceque l'œuvre est trop grande.
Si nous avons tort, nos hésitations augmentent l'éloge qu’on peut faire de cet enfant de génie enlevé trop tôt à la gloire, et que nous n'hésitons à acclamer que parcequ’il nous semble trop grand.
NT ve
HALLETOREN, de Bruges, 7 février 1875. (Traduit du flamand).
FRITZ VAN DE KERKHOVE.
Les tableautins, dont on a fait tant d’éloges, ont été expédiés à Bruxelles, il y a quelques jours, au nombre d'environ deux cents, et classés par ordre d'âge. Ils sont exposés au Cercle des Arts, au profit d'une œuvre charitable.
Tout l'encens offert à l'œuvre d’un enfant de dix ans nous avait laissé quelque peu incrédule. Nous avons voulu nous con- vaincre et sommes allés voir les tableautins avant leur départ. Si rapide qu'ait été le coup d'œil, l'impression est forte. Au milieu de plusieurs imperfections on découvre des traits, des disposi- tions, des jeux de couleurs, qui sont des traits de génie. Plu- sieurs d'entre les panneautins sont des chefs-d'œuvre desentiment artistique. Une imagination rêveuse, sombre et fantastique, se fait jour partout. Couchers de soleil en feu, vues d'hiver pleines de mélancolie, ciels tendus et orageux, bois battus par les bour- rasques, tout porte l'empreinte du sentiment dramatique qui paraît étrange surtout chez un enfant. L'amplification dans l'exécution matérielle témoigne en plusieurs endroits de la pro- fondeur et de la vérité de la conception.
On sent plutôt qu'on ne comprend. La distance obtenue par les moyens les plus simples est d’un effet saisissant. La rupture inconnue de l'équilibre de la force relative dans laquelle sont peints le ciel et la terre, dans certains paysages représentant des ouragans, transporte soudain l'attention de la terre au ciel dans lequel un drame semble se dérouler cemme par magie.
L'impression est profonde. — Le coloris si étrange qu'il soit parfois, est toujours riche, et c’est bien lui réellement, la force magique qui constitue ces petites merveilles. Nous ne pourrions rendre plus que cette impression générale, après le coup-d’œil sommaire que nous avons pu jeter seulement sur tant de pein- tures. Leur accueil à Bruxelles trouvera du reste assez d’écho dans les journaux pour suppléer à ce qui manque à notre aperçu.
Au premier bruit d'une exhibition des œuvres artistiques de Frédéric Van de Kerkhove nous avons exprimé le désir d’en voir donner la primeur à Bruges. La consécration dans la capitale d'une chose nouvelle qui appartient à Bruges par droit de naïis-
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sance, au moment surtout où nous devons recourir à tous les moyens pour recueillir les fonds nécessaires pour la glorification de nos héros populaires, Breidel et de Coninc, et alors qu'une exhibition de cette nature nous eût si bien secondés dans nos efforts, nous portait préjudice. Si nous déclarons être changé d'avis, il importe de donner un mot d'explication. Nous confir- mons toute la raison d'être de notre remarque,mais nous avouons que nous sommes convaincu qu'aucune population ne donne aussi aveuglément que Bruges dans le préjugé à l'égard de la ca- pitale.
Quand la Gazette, la Chronique et autres feuilles bruxelloises auront raffermi la réputation du jeune Van de Kerkhove, il sera temps seulement d'exposer ici ses tableautins avec succès ; et tous ceux qui, incrédules, seraient restés chez eux avant l’acclamation de Bruxelles, aflueraient alors pleins d'intérêt et la caisse s’en trouvera bien.
Soit! Nous remercions M. Van de Kerkhove père de nous avoir déjà promis de gratifier Bruges de cette exhibition, après celle de Bruxelles, et cela au profit du Breidelfonds.
ART UNIVERSEL 15 février et 1% mars 1875.
UN PEINTRE DE DIX ANS FRITZ VAN DE KERKHOVE
On est frappé tout à la fois d'étonnement et de douleur devant l'émotionnant spectacle de cet enfant s'essayant avec une naïveté qui se mêle d’audace aux jeux sacrés de l’art; et l'esprit demeure confondu de l'exemple de cette précocité qui se lance d’une manière instinctive et presque inconsciente à travers les re- cherches de la plus bizarre des créations. Un mystère, que rien n'explique d'abord, si ce n'est la secrète et implacable vocation qui marque au front les prédestinés, s'impose aux investigations curieuses de l'analyse; et l’on se sent, sans pouvoir la définir, devant une force de la nature.
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Cependant, si l’on en croit le biographe qui s’est dévoué à cette courte et miraculeuse existence, une conjoncture aiderait jusqu’à un certain point à l'explication de sa genèse : l'enfant s'est en quelque sorte éveillé à la vie dans l'entourage des choses de l’art, et son berceau s'est trouvé à la fois éclairé et réjoui par le cadre des vieilles peintures toujours jeunes qu’un choix constant avait accumulées dans la demeure paternelle. Irrésistiblement tourné vers la peinture, son jeune cerveau aurait senti s’infiltrer dans ses moëlles, comme une rosée grossie goutte à goutte, l'influence pénétranteet continue des couleurs sans cesse exposées à sa vue. Mais ce n'est pas assez pour expliquer une ardeur si dévorante dans un âge où les perceptions sont encore confuses. Le père de Fritz, il est vrai, est lui-même un peintre, et peut- être faudrait-il commencer par envisager les similitudes qui ont existé dans leurs deux manières de sentir et de comprendre l’art. Sans doute, elle est plus consciente et développée par l'étude chez l'un ; mais il semble qu’une même préparation ait présidé à l’éclosion de leurs originalités ; accumulée chez l'enfant, pressée de se manifester et avide de porter au jour, par un secret instinct, des trésors que la mort allait étouffer pour jamais, elle a été en lui comme l'épanouissement compact, soudain, irrésis- tible des qualités distinctives du père, et comme une explosion des germes que tous deux ont eus en eux, sans que ni l’un ni l'autre aient pu trouver la maturité et la force nécessaires pour les faire éclore avec cette mesure régulière qui est inséparable des œuvres vraiment grandes. Que de fois celui qui écrit ces lignes s’est arrêté, au courant des expositions, devant les ta- bleautins irritants qu'y envoyait le peintre brugeois! Une verve mordante et inégale y tranchait des silhouettes déhanchées d’une allure qui semblait empruntée à Callot; Hoffmann sans doute avait rêvé, à travers les nuages de sa pipe, ces précieuses et grotesques sarabandes qui ne se rattachent à la terre que par le spectacle des plus étonnantes difformités. On était en présence d'un esprit inquiet, doué d'une fautaisie rare et qui s’aidait d'une mémoire confuse dans la résurrection des drôleries aimées de nos aïeux.
Ces singularités se rencontraient au même degré dans quelques planches à l'eau-forte d'une fabrique semblable et où la même main s'exerçait à des caricatures presque toujours sinistres dans lesquelles grimaçaient des figures de pendus, de boiteux, de sabouleux, d’écorchés, vraie Cour des Miracles fleurie d’am- poules, de gibbosités, de plaies saignantes. Mais ici il n'y avait
qu'une morsure par dessus un trait aiguisé et la nudité d'un dessin qui s'en allait à la déroute à travers des recherches de contorsions extra-humaïines, Les peintures au contraire, revé- taient ses diaboliques horreurs d’un charme de couleur qui tirait ses prestiges d'une fine entente des gris, et l’on était en présence d'un exécutant maniéré dont les effets, pour aigres et pointus qu'ils étaient, annonçaient une nature douée. Eh bien ! ces effets, par moments peu définis et plutôt trouvés que cher- chés, cette distinction dans les gris allant des gammes ténues des fluides argentins aux pénombres plombées ; ces délicates et fines harmonies qui semblaient le jeu d'une palette capricieuse, je les ai retrouvées dans les singuliers paysages de l'enfant, avec une similitude si frappante que le père et le fils m'ont paru confondus dans les efforts d’une même création. Il n'est pas jusqu'au coup de pinceau mince comme une griffe d'aiguille qui ne serve à les rapprocher ; et tous deux ont semblé peindre parfois avec l'extrémité de l'ongle ou la pointe d'un clou plutôt qu'avec le poil toujours un peu épaté du pinceau. ,
A la vérité, ces conjectures puisées dans l'hérédité du sang et dans les influences des spectacles familiers, n'en laissent pas moins debout l'énigmatique et phénoménale aptitude de ce cerveau d'enfant. Peut-être encore, et j'y convie la critique, faudrait-il remonter par delà la transmission paternelle jusqu'aux effets des hérédités lointaines. Le cas en vaut la peine, car ce météore si tôt évanoui de notre ciel, ne s'en ira pas avec le son d'un violon comme l'âme des Milanollo ; sa trace lui survivra, et si, comme j'en exprime ici le vœu, l'Etat obtient de la famille, pour ses collections, quelques œuvres de ce précoce et malheu- reux enfant, son nom ira s'inscrire au panthéon des jeunes martyrs, pour l’attendrissement et l'admiration de ceux qui le connaîtront et s'étonneront de le voir si grand et si misérable.
On a comparé les peintures de Fritz à celles de Corot, de Diaz, de Dupré, de Rousseau. Ici commence l'erreur et j'allais dire le fanatisme qu'engendre chez les hommes la méditation sur les choses anormales.
Il ne peut être question de comparer aux maîtres le débutant, quelque similitude qui paraisse exister entre leur maturité et sa précocité : c'était, en regard des vols hautains de ces grands es- prits trempés d'étude et de réflexion, la crysalide brillante déjà des promesses de la vie, mais confusément endormie encore, malgré la jeune palpitation de ses ailes. On ne sait toutefois quelle lointaine mais perceptible réminiscence des chefs-d'œuvre
consacrés, remplissait ce cerveau d'images familières; et ces res- semblances ont pu égarer, sans qu'il faille trop s'en étonner, les commentateurs émus. Peut-être même, par un de ces pro- diges d'intuition qui se sont rencontrés, a-t-il pressenti ce qu'il n’a pu voir, et la mémoire a-t-elle eu moins de part dans ces assimilations qu’une sorte de vague prescience. Il ya, en effet, on ne peut le contester, dans les essais de son pinceau, des ébau- ches de colorations connues; et la palette de Corot, celle de Diaz, celle de Rousseau scintillent à travers l'obscurité de ses recherches, comme des soleils cachés par le brouillard. Mais il ne faut pas oublier que le hasard joue un rôle important dans les tâtonnements de l'enfant ; et l'effet est souvent le produit de conjonctions de tons involontaires. Il semble que ces merveil- leuses palettes des maîtres se soient rencontrées tout à coup sous sa main et que, les trouvant préparées, il ait tâché de combiner des accords avec leurs harmonies éparses. Mais il n’a ni l’ordre ni la mesure qui indiquent la préméditation, et il joue de la couleur en virtuose épris de motifs, avec une ignorance char- mante qui rend brillantes et fait presque réussir ses audaces. Quand il tient une couleur, il la délaie, la noie, la mêle, jusqu’à ce que son œil soit caressé, et de ce jeu sort une gamme d’une richesse parfois extrême, mais qui manque ordinairement des relations exactes des tons entre eux.
On sent un cerveau enflammé sur les facetttes duquel les images s'attachent avec des miroitements prismatiques et comme un kaléidoscope dont le hasard fait chatoyer et étinceler les mou- vantes combinaisons. Un long ruissellement de lumières bril- lantes ou tendres l'enveloppe dans les fluides d’une atmosphère particulière et rejaillit jusque dans les yeux, qu'il prédispose à tout voir sous un jour par moments paradisiaque. Il y a, en effet, dans l’œuvre de l'enfant. des douceurs de coloration qui attei- gnent aux frémissements les plus légers de l’éther : et quelques- uns de ses ciels, satineux et tout chauds de caresses, ondulent à travers des espaces argentins que le vent paraît avoir lavés. C’est à ce point que commence pour le contemplateur de ces difficiles énigmes un trouble dont il a peine à se départir. Que des éta- lages violents et heurtés, que même des harmonies sonores et puissantes soient sorties de ce pinceau, on l'admet plus facile- ment : mais la délicatesse du coloris ne vient que d’un long apprentissage et c'est le comble de l’art d'obtenir la suavité par les raffinements de la lumière et les décompositions de tons. Or, l'extrême finesse est précisément la note la plus extraordi-
a
naire du jeune Fritz : il est, en un mot, coloriste et de la plus souple trempe.
Là, du reste, n’est pas le seul étonnement de l'esprit devant ce génie rudimentaire : une faculté absorbante a tendu vers la création, et, en quelque sorte, ankylosé sur un point les ressorts de son cerveau, et cette faculté, qui chez lui va à l'extrême, avec une ampleur démesurée, est l'imagination. Comme un mirage lointain, l'aspect de contrées qu'il n'a pu voir, mais qu'il a res- senties par l'instinct se réfléchit en lui, pêle-mêle avec l’image de la nature qui seule pouvait lui être familière et où il était né. Quelles affinités mystérieuses, quels secrets et profonds accords reliaient au Midi torride, aux mers de l’Archîpel, aux hautaines falaises, aux paysages incendiés du Caire, à tous ces panoramas des mondes inconnus pour lui, sa vision clairvoyante? Et quels anneaux d’une chaîne interrompue en ses parents et renouée en lui le faisaient communiquer avec des pays où peut-être dor- mait la poussière de ses ancêtres, rattachant ainsi à travers le temps les influences héréditaires ?
Son imagination était comme ces ponts de lianes qui servent à franchir les torrents dans les terres de l'Inde, et sont jetés, avec leurs balancements flexibles, d’une cîme à une autre : suspendue au dessus du réel, dans des régions de lumière et de poésie, elle semblait se bercer de l'Orient à l'Occident, accrochée d’un monde à l’autre par d’invisibles bouts; et, comme un prisme, elle reflétait dans un vague et lumineux brouillard où se dissol- vaient les silhouettes, les mouvantes impressions des couleurs. Cela explique, à côté des landes, des marais, des prairies et des vallons qu'il a peints, sites septentrionaux et qui se voient avec avec un charme de douce mélancolie dans les contrées flamandes, les perspectives baignées de soleil, les paysages calcinés, les rivages chauffés à blanc, qui sont comme le côté ardent et essentiellement imaginatif de son œuvre. Il n’y a là évidemment qu'un à peu près et le dessin, la sûreté de l'assiette, les propor- tions mathématiques manquent presque toujours : mais cet à peu près est d'une perception si poétique qu'elle semble l'indi- cation à tire d’aile d’un esprit ému et qui n’a pas le temps de buriner ce qu'il n’a fait que crayonner. Et pour le détail et l'ensemble, cela n’est ni bien ni mal, mais exceptionnel et sin- gulier, comme le travail phénoménal d'un esprit fait tout d’une pièce et sans préparation, avec quelque chose qui indique le visionnaire. J'excepte toutefois une demi-douzaine de panneaux qui, par leur achèvement rationnel, leur structure logique, la
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mn,
notion d’un art déjà moins instinctif et plus raisonné, échappent à ce jugement : ailleurs le génie est épars à doses constantes, tangibles, mais confuses, inégales, et se volatilise en quelque manière ; ici, dans ces quelques œuvres, il s’adjoint une facture éprouvée et l'instinct sublime de l'artiste inexpérimenté devient tout-à-coup, comme par un coup de foudre, car cette vie si courte ne devait procéder que par brusques et soudaines évolu- tions, un talent assoupli, d’un jeu libre et puissant.
Une seule pensée, le dirai-je, m'a tourmenté parmi mes con- statations. Comment l'enfant a-t-il pu saisir le secret des demi- teintes que l’on voit dans les plus importants de ses tableautinsi Un effet de couleur est du domaine de l'instinct; mais il faut une observation si assidue, une fermeté si étonnante de l'œil, tant de tension et d’attention pour distinguer le passage d'un ton à un autre dans l’ombre et la lumière, qu'ici l'on demeure confondu et presque irrité avec une pointe de doute.
Je ne sais d'autre part si on a tenu assez compte des petites silhouettes que le père a mises, sur chacun des panneaux de son enfant, après sa mort et comme pour le ressusciter dans son œuvre même. On les dirait tracées avec une pointe d'aiguille, tant elles sont minces et se découpent finement sur les fonds. Mais aucun grossissement ne les rendrait plus vivantes, et, telles qu’elles sont, on est convaincu qu'elles sont frappantes de res- semblance. Eh bien ! ce n’est pas la moindre curiosité de l’œuvre de voir combien ces petites figures tiennent au paysage et l'habile, l'intelligent, le souple et fin talent qu'il a fallu pour les assimiler si étonnamment, non-seulement au cadre des choses peintes, mais au genre même de la peinture. Un père seul pouvait consommer, dans sa tendresse, le sacrilége sacré de peindre sur l’œuvre de son fils : celui-là a mêlé à la funèbre guirlande des népenthès éclos sous les pieds de son Fritz les immortelles cueillies dans son propre jardin (1).
CAMILLE LEMONNIER.
(1) Fritz avait onze ans à peine, quand il s'est éteint le 12 août 1873, à Bruges, où il était né en octobre 1862. 11 montra une ardeur extraordinaire pour le travail. On ne compte pas moins de 350 tableaux de lui. Ses premiers ouvrages datent de 1870.
LA BELGIQUE 15 février 1875.
Une exposition de tableaux prodiges est ouverte, on le sait, en ce moment, au Cercle artistique et littéraire de Bruxelles. Elle se compose d'une centaine de petits panneaux, couvrant ensemble une superficie de quelques mêtres carrés et formant une incomparable collection de paysages, peints dans tous les styles et réalisant l’idéal des maîtres les plus divers. C’est l'œuvre du jeune Van de Kerkhove, mort grand artiste à onze ans à peine ! C’est sa précocité qui, dit-on, l’a tué. Il est devenu un grand peintre, un peintre merveilleux, sans jamais avoir eu de leçons de peinture.
Des personnes qui ont connu le jeune Van de Kerckhove, dit un correspondant, prétendent qu'il était hydrocéphale et qu'on n'a jamais pu lui apprendre à lire ni à écrire. Après sa mort, on découvrit que ce pauvre enfant avait en lui l'étoffe d'un grand peintre. Sans avoir jamais reçu les moindres notions de l’art, il a produit des chefs-d'œuvre que les plus grands artistes ne désavoueraient certes pas. Ce peintre prodige est parvenu à représenter sur de petits morceaux de bois, à l'aide d'un vieux couteau à palette, des images étonnantes de vérité, de couleur et de poésie. Quelques-uns de ces panneaux furent soumis à la Classe des beaux-arts de l'Académie royale, qui en fut tout ébahie. Puis, on résolut d'organiser une exhibition des œuvres de ce phénomène, à Bruxelles.
Ce sont les principales productions de ce génie moissonné dans sa fleur qui sont exposées au Cercle. La stupéfaction que l'on éprouve en visitant cette galerie est impossible à décrire. Quand on annonça qu’elle allait s'ouvrir, la curiosité du public, des artistes surtout, était vivement excitée. On s'attendait à quelque chose d'extraordinaire, après tout le bruit qui avait été fait, mais, en somme, à l’œuvre d’un enfant. Or, dit le corres- pondant dont nous parlons plus haut, il y a quelque chose qui manque absolument dans ces peintures : c'est la trace d'une main novice. On y trouve, outre le sentiment, toutes les finesses d'un vieux praticien, toutes les roueries du métier. En deux mots, quelques-uns de ces tableautins sont tout bonnement des chefs- d'œuvre. Quelle variété, quelle richesse dans la conception ! Voici la dune et la plage de Heyst ou de Blankenberghe ; voici
M
une forêt profonde aux mystérieuses éclaircies ; voici un bois qui brûle; ailleurs une ruine poétique perchée comme un nid d'aigle sur un rocher sauvage. Cet enfant de génie avait donc l'intuition de toutes les merveilles de l'univers! On dit qu'il prenait une gravure du Magasin pittoresque et en faisait un tableau. Mais quelle est la gravure qui peut donner l'idée du ton et de la gamme d'un site que l’on n’a jamais vu?, Quel est l'instinct qui peut faire rendre, par la main d'un enfant ou d’un homme, les nuances les plus délicates et les plus charmantes d’un art qui ne révèle ses secrets qu'à de rares initiés, après une longue et laborieuse pratique!
Si ces petits chefs-d'œuvre n'étaient pas de la main de l'enfant prodige dont la signature figure dans un coin de chaque panneau, pourquoi le peintre, d'une habileté consommée, qui les aurait produits, se serait-il caché? En sortant de cette exhi- bition phénoménale, le correspondant en question a entendu un artiste s'écrier à haute voix, dans le vestibule du Cercle : Ceci est un miracle !
Il paraît qu'un bangnier de Bruxelles a offert 50,000 fr. de la collection. À ce prix, il l'aurait pour rien. Aussi l'offre de 50,000 fr. a été repoussée.
Le petit Van de Kerkhove était le fils d'un marchand de grains de Brugos, peintre lui-même à ses moments perdus, mais les tableaux qu'on a vus de lui dans diverses expositions excluent toute idée de collaboration aux chefs-d'œuvre de l'enfant.
Mystère! Voilà ce qui rend le mieux l'impression produite par cette exhibition sans précédent.
Feuilleton de l'ÉTOILE BELGE, du 17 février 1875.
FRÉDÉRIC VAN DE KERKHOVE ET SON ŒUVRE
AU CERCLE ARTISTIQUE ET LITTÉRAIRE.
Et, d’abord, je commencerai par éluder courageusement et — modestement la difficulté. Je goûte peu les mauvaises affaires. Pourquoi braver les foudres des thuriféraires de l'enfant prodige
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ou s'exposer de gaîté de cœur aux lazzis de ses négateurs? Je n'affirme pas, je nie moins encore. Je me tiens au fait.
Ma retraite ainsi assurée, poussons droit au Cercle artistique et littéraire. Entrons dans la salle où se trouve exposée l’œuvre du Pic de la Mirandole du paysage. Le seuil franchi, le regard embrasse, sur les deux parois qui se font face, une soixantaine de panneaux. La plupart sont de dimensions exiguës ; les petits, cinq centimètres à peine en hauteur ou en largeur. Vues de loin, ces peintures présentent l'ensemble le plus harmonieux ; pas une dissonnance ! C’est étrange ! A la fois intrigué et charmé, l’on s'approche : la surprise devient de l'ébahissement.
Toutes ces vues et ces paysages qui portent indistinctement une seule et même signature et exhibent le même bonhomme lilliputien qui s'y promène en vrai intrus (1), rappellent avec une fidélité saisissante et tenant du sortilège, la manière, le coloris et jusqu'au sentiment individuel des maîtres du paysage moderne français.
Corot, aujourd’hui hélas! alité et mourant, signerait des deux mains ce rêve printanier. Rien qu'un simple frottis. Un nuage de gazon verdoyant, baigné de moîtes vapeurs matinales. Au second plan, la brise agite doucement le tendre et léger feuillé de quelques sveltes arbrisseaux.
Rousseau n'eût pas désavoué ce coucher de soleil fulgurant aux tons riches, rutilants; ces terrains accidentés brunis et calcinés, ces rochers aux crêtes dégarnies.
Ce ciel d'un bleu sonore qui surplombe une plaine verdoyante n’a-t-il pas les hautes et franches allures d'un Troyon ?
Le maître peintre d'Ornans retrouverait dans certaine vue de dunes, noyée d'air et de lumière, cette tonalité fine, grise, ni chaude ni froide, qui caractérise ces amas de sable mobile, tonalité dont il croyait seul posséder le secret.
Et que l'on ne s'imagine pas qu'il s'agit de quelque imitation timide, d'un à peu près ! Ces pastiches sont de facture magistrale ; ils attestent une incomparable sûreté de main. Le praticien le plus roué, le peintre blanchi sous le harnais et initié dans tous les arcanes, le rapin, espèce de chronique vivante des recettes
(1) C'est le père qui ya peint après coup ces figures. La même main a dessiné par-ci par-là des troncs d'arbres. Lorsqu'on s'est demandé qui pourrait bien avoir prêté son talent au petit Fritz, l’on en est arrivé, en vertu de l’adage juridique is fecit cui prodest, à soutenir que le père était le véri- table auteur. Cela ne soutient pas un instant l'examen. Partout où la brosse paternelle a passé, elle a gâté l'effet au lieu de le corriger.
et tours de force des ateliers, tous sont éclipsés. Et par qui? Le croirait-on ? Par un enfant, brossant, dès l’âge de six à sept ans, ici en pleine pâte, procédant là par glacis légers sur lesquels, pareilles aux notes musicales piquées, se détachent des touches narquoises, spirituelles, justes de ton et de forme. L'auteur de ces tableautins se sert à volonté, et selon l'inspiration du moment, des pinceaux, du couteau à palette, du grattoir et de... ses doigts. Il lui arrive de retourner la brosse et de travailler avec le manche. Il se joue des difficultés au point d’incruster, à la lettre, dans un paysage d'un effet étourdissant et d’un ciel fortement empâté, une ligne d'arbres. Et notons vite qu'ils se détachent à merveille et qu'ils restent à leur plan.
Ces témérités et bien d’autres audaces à la Decamps abondent. On a tenté de les expliquer par le jeu du hasard.
Il me revient que certains artistes, depuis une semaine, passent leurs journées et jusqu'à leurs heures de récréation au Cercle à interroger le hasard. Ils improvisent des dessins fantasques avec les ingrédients les plus bizarres, l'encre et la bière, la suie et les cendres à cigares et Dieu sait quoi encore. Peines et efforts dépensés en pure perte! Le hasard fournit bien l'occasion; mais si celle-ci, selon la locution proverbiale, fait parfois le larron, elle ne fait pas le peintre.
Ces plaisantes expériences ont leur côté sérieux. Elles prouvent qu’à la première heure et ses enthousiastes engouements a suc- cédé la réaction avec son cortége de doutes et de dénigrements. Ce fut d'abord — la première impression étant, quoi qu'en ait dit l'évêque d'Autun, toujours sinon la meilleure tout au moins la plus sincère — un concert unanime d’'exclamations laudatives, d'étonnements extatiques entremélés de cris de douleur conte- nus. Brisons nos palettes! gémirent les uns. D'autres crièrent au miracle, au génie, que sais-Je? Depuis les plus bruyants enthousiastes ont fait un retour sur eux-mêmes. Les si et les mais ont amorti et affaibli leurs phrases admiratives. Des réserves timides ont rencontré des échos complaisants. Bref, d'’aucuns en sont arrivés, presque sans transition, à jeter le gros mot de «su- percherie» dans le débat.
L'œuvre de Frédéric Van de Kerkhove ne mérite en vérité,
ni cet excès d'honneur, ni cette indignité.
L'encens qu'on lui prodiguait est encore chaud et l’on entasse déjà des fagots! C'est trop se presser.
Je répète ce que j'ai dit en commençant : je n'apporte pas de conviction absolue. Mais le fait en lui-même qu'un enfant souf- freteux, maladif, grandi dans un milieu artistique et concentrant toutes ses facultés sur ce seul point ait put de huit à dix ans et demi produire tous ces tableautins et d’autres encore, n’a rien d'absolument impossible.
Si Je croyais à la métempsycose, l'explication serait toute trou- vée : il sufhrait de dire que l’âme de Teniers ou de quelqu’autre habile peintre avait passé dans la frêle enveloppe de l'enfant bru- geois.
Le cas est certes extraordinaire. Il tient autant, pour ne pas dire plus, de la pathologie et de la psychiâtrie de l’art. Des ano- malies pareilles se sont produites dans d'autres branches scienti- fiques et artistiques. Si Pic de la Mirandole, à l'âge où d’autres enfants apprennent à peine à épeler, parlait toutes les langues anciennes et modernes et était cité, à dix ans, parmi les meil- leurs poètes et orateurs du quinzième siècle, si un pâtre italien résolvait, mentalement et à la minute, les problèmes de mathé- matiques les plus ardus, pourquoi Frédéric Van de Kerkhove n'aurait-il pas su pousser l’imitation des œuvres dont il était entouré dès sa plus tendre jeunesse aussi loin que nous le voyons dans sa collection d'esquisses au Cercle?
Le peuple dans son bon sens robuste a un mot qui juge par- faitement le danger des développements précoces de certaines facultés au détriment des autres qui s’atrophient fatalement. I dit : cet enfant a trop d'esprit, il ne vivra pas.
Et Frédéric Van de Kerkhove n'a en effet guère vécu.
Regardez son profil dans le bas-relief qui se trouve dans la même salle et vous pressentez parfaitement un développement physique et intellectuel anormal; ce fut toujours un enfant ma- lade, condamné dès sa naissance.
Que l'on ne parle pas dès lors de génie, il ne saurait en être question. Le génie! l'adresse et l’habileté lui tombent rarement ou jamais en partage. Qui dit génie dit équilibration et harmo- nie des forces. Ses créations sont le résultat d'une longue gesta- tion, d'un laborieux enfantement. Elles rayonnent et éblouissent au point que l'ouvrier se dérobe, l’œuvre paraît sortie des mains de l’artiste comme Minerve de la tête de Jupiter. Mais quels efforts, quel travail n’a-t-il pas fallu pour atteindre cette perfec- tion !
Si Frédéric Van de Kerkhove eût vécu, il n'eût jamais été au delà de l’imitation; jamais il n’eût franchi les limites étroites
qu'il a choisies par intuition, j'aurais presque dit par instinct. Dès qu'il veut agrandir le cadre, son adresse et son aplomb l’'abandonnent. Les contours deviennent cotonneux, la touche s'alourdit, le charme s'envole à tire d’aile.
Son talisman, le procédé, n’est plus efficient. La raison en est aisée à saisir : il n’a vu la nature que par les yeux des maîtres anciens et modernes. Là est le secret de sa force relative, mais aussi de son irréparable faiblesse. Il n’a connu ni ces défaillances fécondes qui s'emparent de l'artiste en face de la nature, ni ces désespérances amères mais salutaires d’où jaillit l'étincelle.
C'est l'art japonais ou chinois. Ne lui demandez pas plus de note personnelle qu'à l'oiseau qui contrefait tous les autres chanteurs du bois, sans avoir un chant à lui.
Cherchez un progrès entre les peintures faites par Van de Kerkhove en 1870 et celle de 1873, il est à peine sensible, si tant est qu'il y en ait eu. En toutes, vous admirez le métier, mais l’œuvre n'existe pas.
La facilité phénoménale de Frédéric Van de Kerkhove n'a donc rien qui doive décourager les peintres jeunes et vieux.
Leur trouble a été profond cependant, je le conçois. Il a dû être surtout poignant chez ceux, dits les «jeunes » qui, confon- dant les moyens avec le but, matérialisent l'art, répudient la pensée et se contentent de n'être que des photographes intelli- gents de la nature là où ils pourraient être ses interprètes élo- quents, sincères et émus. Quelle mortification a dû être la leur, en voyant l'idéal, qu'ils poursuivent incessamment, réalisé, dé- passé par. un enfant inconscient... !
Qu'ils se hâtent de profiter de cette leçon. Qu'elle leur serve d'enseignement. Elle leur dit que le véritable art exige autre chose que de l’adresse et de l’habileté de main; que rendre dex- trement une impression, et donner l’avant-goût ou la saveur ne suffit point. Il faut viser plus haut, frapper plus fort. Confucius, l'immortel philosophe et moraliste chinois, dans un passage de ses méditations cité par Sainte-Beuve, et auquel je l'emprunte à mon tour, disait : « Je déteste ce qui n’a que l'apparence de la réalité, je déteste l’ivraie de peur qu'elle perde les récoltes; je déteste les hommes habiles, de peur qu'ils ne confondent l'équité: »
Si j'osais continuer l'idée, je dirais, l'appliquant au sujet qui m'occupe : Je déteste la brosse trop experte d'un peintre adroit de peur que, devançant et primant la pensée, elle finisse par l’écarter dédaigneusement comme une branche parasite.
MAX SULZBERGER.
MONITEUR BELGE, du 15 février 1875.
Supplément au n° 57.
Une exposition a été ouverte, il y a quelques jours, au Cercle artistique et littéraire de Bruxelles, composée de petits tableaux- paysages dus à un enfant de 10 à 11 ans, le jeune Fritz Van de Kerkhove, de Bruges, décédé l’année dernière. Ces petits ta- bleaux, peints, la plupart, sur des panneaux de boîtes à cigares, sont empruntés à des gravures, mais on admire la fermeté du pinceau, la richesse de la couleur, la vérité du sentiment et la science des effets. On hésite à attribuer de telles qualités à un enfant, qui a trouvé, sans maître et sans direction, ce que cher- chent souvent en vain des artistes faits. L'exposition Van de Kerkhove est vivement discutée quant à son origine, mais on s'accorde qu'elle atteste en son auteur les mérites les plus éminents.
Feuilleton de l'INDÉPENDANCE BELGE, du 17 février 1874.
UN PRODIGE DE PRÉCOCITÉ EN PEINTURE.
Notre monde artiste s'occupe beaucoup, depuis quelques jours, des productions d'un peintre-phénomène exposées au Cercle artistique et littéraire. Ce peintre, dont l'instinct merveil- leux s’est révélé prématurément, est mort l'an passé à Bruges, âgé de dix ans et demi, laissant un nombre considérable de petits tableaux qui sont, pour les personnes capables d’en juger, le sujet d'un profond étonnement. M. Siret, qui avait soumis dernièrement à l'examen des membres de la classe des beaux-arts de l'Académie quelques-uns de ces curieux spécimens d'un talent vraiment extraordinaire, a donné, dans une brochure distribuée aux visiteurs de l'exposition du Cercle, des renseigne- ments sur leur auteur.
Frédéric Van de Kerkhove, le peintre prodige en question,
était un enfant maladif dont le cerveau avait pris, dès sa nais- sance, un développement absolument anormal. Ne connaissant guère les jeux de son âge, il était habituellement triste et médi- tatif. Son père, la circonstance est à noter, est peintre, de pro- fession où amateur, peu importe. D'après ce que nous apprend M. Siret, sa maison est un véritable musée; environ 800 ta- bleaux en tapissent les murs. Nous disons que cette circonstance est à noter, parcequ'elle explique la direction que prirent les idées de l'enfant et l'application qu'il fit de ses hâtives facultés intellectuelles. Les premiers objets qui frappèrent ses regards furent des tableaux; tout le temps que d'autres enfants donnent à leurs jeux, il le passait dans l'atelier de son père, regardant peindre celui-ci. Voilà toute une éducation théorique, se formant de l'habitude de voir des peintures et de celle d'assister à la mise en œuvre des procédés d'exécution.
L'éducation pratique vint ensuite et se fit, pour ainsi dire, seule. Dès l’âge de six ans, à ce que nous apprend M. Siret, Frédéric Van de Kerkhove avait pour jouets des crayons, des pinceaux et une palette. Tout lui était surface à couvrir de barbouillages ; il traçait partout des objets dont les formes étaient souvent peu compréhensibles. A sept ans, il avait fait des progrès sensibles ; ses cahiers de classes se couvraient de maisons et d'arbres. La même particularité, du reste, a été citée dans la biographie de plusieurs peintres dont la vocation se manifesta de bonne heure. Il priait son père de lui dessiner de petits paysages qu'il s'amusait à colorier, ou bien il reproduisait en peinture des paysages gravés à l'eau-forte. Plusieurs des petits tableaux exposés au Cercle offrent, en effet, la trace de ce mode d'opérer. À peine avait-il atteint sa huitième année, quand son père renonça à l'envoyer à l'école à cause de la débilité de sa santé et l'installa dans son atelier, lui donnant un petit chevalet à côté du sien.
Le milieu dans lequel est né et a grandi le jeune Van de Kerk- hove a dû influer singulièrement sur le rapide développement qu'ont pris ses grandes dispositions pour l’art. Les enfants sont imitateurs. Tous les fils de pêcheurs, sur les côtes, s'amusent à faire naviguer des sabots auxquels ils ont ajouté un mât et une vergue; tous les fils de militaires jouent au soldat et simulent des combats. Si l’artiste-prodige dont nous nous occupons avait eu pour père un musicien, peut-être ses instincts eussent-ils pris une autre direction et se fût-il signalé comme un virtuose pré- coce sur le piano ou sur le violon. Dans tous les cas il est
incontestable que ses progrès en peinture eussent été infiniment moins rapides s'il n'avait pas eu sous les yeux les modèles dont la maison de ses parents était pleine et l'exemple de son père qu'il voyait chaque jour au travail. Il a surpris ce qu'on appelait autrefois les secrets de l’art de peindre ; doué d’une rare faculté d'assimilation, il s'en est promptement emparé lorsqu'il en a vu faire l'application ; mais il ne les a pas devinés. Les procédés ne s'inventent pas; ils sont les résultats d’une longue expérience à laquelle ont contribué de nombreuses générations. S'il n'en était pas ainsi, le premier homme de génie qui tint un pinceau aurait été aussi habile que nos plus forts exécutants.
Ce qui nous étonne le plus en examinant les centaines de paysages exécutés par le jeune Frédéric Van de Kerkhove, c'est précisément la connaissance de tous les procédés, de tous les moyens, de toutes les roueries du métier. L'instinct de la cou- leur et La virtuosité du pinceau s'y montrent à un degré extraor- dinaire. La plupart sont grands comme la main; beaucoup n'ont pas plus de trois centimètres de haut sur cinq ou six de large, et sur ces surfaces mignonnes le jeune peintre a su créer l'illusion de l'espace, par une entente parfaite de la valeur rela- tive des plans. Si c’eût été un enfant destiné à devenir un homme et à fournir une longue carrière, on eût préféré à cette adresse extrême la naïveté qu'ont gratuitement les premiers essais des apprentis-artistes et qui est loin d’être sans charme; mais on admet cette rapide maturité du talent chez celui dont les jours étaient comptés et qui n'avait pas le temps d'attendre.
Il y a nécessairement une certaine variété d’aspects dans les paysages du jeune Van de Kerkhove ; il est impossible que plusieurs centaines de tableaux reproduisent des effets sem- blables ; mais la note triste est tout à fait dominante dans sa gamme picturale. Les gris doux et fins constituent sa tonalité de prédilection. On remarque dans l’ensemble de son œuvre quelques soleils couchants, lesquels répondent encore à une pensée mélancolique. Ce qu'on n'y trouve pas, c’est la pleine lumière, c'est le soleil radieux, ce sont les oppositions de vives clartés et d'ombres mystérieuses qui donnent tant de relief aux vues prises dans la nature et transportées par l'artiste dans le cadre du tableau.
Cette nature riche et féconde n'a pas été étudiée; elle n'a pas même été entrevue par le jeune peintre brugeois. Les renseigne- ments fournis sur sa carrière ne nous le représentent pas comme ayant été chercher dans le monde réel, vivant, les éléments des
petites pages où s’exerçait sa dextérité. Il ne paraît pas qu'il ait été dessiner et peindre dans la campagne, comme le font tous ceux qui se proposent de reproduire fidèlement la nature, ou qu'il l'ait simplement contemplée en observateur attentif, ainsi que Claude Lorrain, se fiant à sa mémoire pour en tracer ensuite un portrait exact. Il se bornait à copier, en partie d'instinct, de cet instinct extraordinaire inhérent à son organisa- tion maladive, et en partie d’après les tableaux qu'il avait con- stamment sous les yeux, des sites empruntés aux gravures qui furent les premiers instruments de son éducation technique. Son biographe (M. Siret) parle de longues heures qu'il passait dans la contemplation de certains tableaux que possédait son père et parmi lesquels il y avait un Corot qui a dû le captiver tout par- ticulièrement, si nous en jugeons par plusieurs de ses paysages où l'imitation de la peinture du maître français est manifeste. C'est là que Frédéric Van de Kerkhove a puisé ses inspirations de coloriste. Si remarquables dans tout ce qui tient à la facture, ses paysages ne portent pas l'empreinte d'une impression person- nelle ressentie en présence de la nature.
Si l'exposition des œuvres de Frédéric Van de Kerkhove excite une vive curiosité, elle provoque d'assez chaudes discus- sions. Certains visiteurs, parmi lesquels il y a des juges très- compétents, contestent l'authenticité de ces œuvres et croient à une supercherie, tandis que d’autres ne révoquent point en doute la possibilité de leur exécution par l'enfant malingre auquel on les attribue. Nous nous rangeons très-volontiers parmi ces derniers. Ceux qui ne veulent pas admettre que de telles pein- tures aient été faites par un enfant de dix ans, raisonnent comme si cet enfant avait eu une organisation conforme aux lois régu- lières de la nature, tandis qu'il faut reconnaître, avant tout, que sa précocité était une dérogation formelle à ces lois. C'était ce qu'il est permis d'appeler une monstruosité dans l’ordre intellec- tuel. Un enfant de dix ans ne peut pas peindre ainsi, dit-on : c'est vrai; mais un être humain peut-il avoir deux têtes? Non, et cependant on vient d'exposer aux regards du public un exemple de cette anomalie. Comme Millie-Christine, le jeune Van de Kerkhove est un fait tératologique.
Le 9 juin 1837, un enfant âgé de 10 ans et 4 mois, Vito Mangiamele, fils d'un berger des environs de Syracuse, fut présenté à l'Académie des sciences de Paris comme ayant la merveilleuse faculté de résoudre, par des méthodes à lui, des problèmes de nature à embarrasser les personnes ayant des
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connaissances mathématiques étendues. Arago lui posa sur-le- champ des questions qui mettaient à l'épreuve son instinct de calculateur. La première fut celle-ci : quelle est la racine cubique de 3796416? Il ne fallut au jeune Mangiamele qu'une demi- minute de réflexion pour répondre 156, ce qui était exact. D'autres problèmes semblables lui furent successivement pro- posés et il les résolut aussi rapidement, aussi facilement.
Trois ans après, en 1840, un nouveau mathématicien-prodige fut présenté à la même académie. Celui-ci était français ; il s'appelait Mondeux. Il avait à peu près le même âge que Vito Mangiamele ; comme lui il élait pâtre. Dès sa plus tendre enfance il s'amusait à ranger des cailloux les uns à côté des autres, à les grouper et à combiner les nombres ainsi représentés. C'était là véritablement calculer, pour remonter à l'origine du mot latin; mais les mathématiciens entendent autrement l’ac- quisition de la science des nombres. Quoi qu'il en soit, le jeune Mondeux subit un long examen devant l'Académie ; plusieurs problèmes très-ardus lui furent posés et il les résolut sans hésiter. Ainsi que le constata le savant Cauchy dans son rapport, après avoir signalé l’étonnante faculté de calcul du jeune pâtre, sa mémoire, si prompte à lui présenter les nombres dans les opérations les plus compliquées, ne s'appliquait pas à d’autres usages ; il retenait avec une difficulté extrême les noms de per- sonnes et de lieux, et même ceux des objets qui n'avaient pas encore fixé son attention.
On conviendra que ces deux mathématiciens de 10 ans, ayant la science du calcul infuse, sont au moins aussi étonnants que le jeune peintre dont les œuvres sont exposées au Cercle artis- tique et littéraire. C'étaient aussi des anomalies, des monstruo- sités, car tout ce qui déroge aux lois physiques et morales de la nature est monstrueux. On peut s'étonner de la capacité artis- tique du jeune Van de Kerkhove, comme on s'étonne de tout ce qui sort de la marche ordinaire et naturelle des choses ; mais on n'est pas fondé à la révoquer en doute, attendu qu'on a des exemples d’une précocité non moins surprenante dans d’autres genres. La manifestation hâtive des facultés musicales de Mozart fut plus merveilleuse encore. A l'âge de 4 ans, celui qui devait être un jour l’auteur de Don Juan, non-seulement exécutait de petites pièces sur le clavecin avec un sentiment et une adresse remarquables, mais encore composait des morceaux que son père écrivait sous sa dictée. À 7 ans, il parcourait l'Allemagne, la France et l'Angleterre, excitant l’étonnement et l'admiration.
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Ce qui fait de la précocité de Mozart un véritable miracle, c’est qu’elle fut suivie d'une maturité du génie, tandis que peu d'en- fants-prodiges sont devenus des hommes.
« La précocité, a dit un médecin célèbre, est toujours un mal dans l'ordre naturel ; elle use avant le temps les individus dont le reste de l'économie n'a pas suivi un développement propor- tionné. Il y a longtemps qu'on a remarqué que les enfants à idées précoces, que les sujets dont la raison était mûrie avant le temps indiqué par la nature, cessaient souvent d'en avoir dans l'âge de la maturité et consumaient, pour ainsi dire, instantané- ment, la lueur éphémère dont ils avaient brillé un instant. »
Que sont devenus, en effet, Vito Mangiamele et Mondeux ? Ils ne devinrent pas même des mathématiciens ordinaires malgré les soins qu'on prit de leur éducation. Que serait devenu Fré- déric Van de Kerkhove? N'aurait-il pas eu le sort d'Hermogène, le rhéteur, qui à 15 ans improvisait de superbes discours, com- posait à 17 sa rhétorique et mourait à 25 ans dans une sorte d'hébétement ? On est allé beaucoup trop loin lorsqu'on l'a qua- lifié de grand artiste, lorsqu'on a dit qu'il aurait été, s'il eût vécu, l'honneur de l'école belge. Il est très-vraisemblable que ses facultés se seraient éteintes après avoir brillé d'un éclat pas- sager, et qu'il aurait été tout au plus un peintre ordinaire. Sa destinée était d'être un enfant extraordinaire, rien de plus.
Les personnes qui doutent de l'authenticité des œuvres attri- buées au jeune Van de Kerkhove font valoir à l'appui de leur incrédulité un argument qui est assez plausible en apparence, lorsqu'elles demandent comment il se fait qu'on n'ait nullement parlé de ce prodige de précocité de son vivant, alors qu'une vérification était possible, et qu'on ait attendu sa mort pour montrer les productions qu'on expose aujourd'hui. Elles s’éton- nent, non sans motif, que quelques-uns au moins des paysages qu'on soumet maintenant par centaines à l'examen du public n'aient pas été offerts, il y a deux ans, à la curiosité des artistes et des physiologistes. On aurait pu interroger l'enfant, le voir au travail, assister à l'exécution complète de ses petits tableaux. De cette façon, le doute n'eût plus été possible pour personne, et l’'exhibition d'œuvres à l'abri de tout soupçon de supercherie eût présenté infiniment plus d'intérêt.
Quant à nous, tout en comprenant que des personnes incré- dules aient fait la remarque qui précède, nous déclarons ne pas douter que le jeune Frédéric Van de Kerkhove soit véritable- ment l’auteur des paysages exposés au Cercle. Nous ne pouvons
supposer ni une fraude, ni une mystification dont on n'aperçoit pas le but. Qui donc pourrait prêter de pareilles idées au père d'un pauvre enfant dont la tombe vient de se fermer? Il ne s’agit pas d'une spéculation, car, à supposer qu'on fit la vente des petits paysages du jeune peintre brugeois, après les avoir exposés 1ci1 et ailleurs, on n'en retirerait qu'une somme insigni- fiante, quoiqu'il y en ait dans le nombre de très-remarquables, ainsi que nous l'avons déjà dit. Ce qu'on paye, dans un tableau, ce n'est pas tant son mérite intrinsèque, que la notoriété du nom dont il est signé. Qui connaît Frédéric Van de Kerkhove? qui saura, dans quelques années, qu'il a existé? D'ailleurs ces petits panneaux de quelques centimètres ne sont pas des tableaux ; ce sont des menues curiosités. On assure, enfin, que le père du peintre-prodige a l'intention de faire don à l'Etat de tous ces mignons paysages réunis dans une demi douzaine de grands cadres, pour qu'ils soient placés dans le musée moderne comme renseignement pour l'histoire de l’art.
Il est encore un argument qu'on peut opposer aux incrédules et qui nous paraît sans réplique. Si les peintures attribuées à Frédéric Van de Kerkhove ne sont pas de lui, de qui sont-elles ? Que celui qui les a faites se montre; qu'il emploie le talent dont elles portent l'empreinte à produire des œuvres semblables, dans de plus grandes proportions : on peut lui promettre répu- tation et fortune. Il serait étrange qu'il eût renoncé à ce double avantage, pour se donner le plaisir de faire une mystification dont il serait la première, l'unique victime.
Certains esprits médiateurs acceptent le jeune Van de Kerk- hove comme ayant été doué de dispositions surprenantes et comme étant, en partie, l'auteur des paysages qu'on lui attribue, mais qu'un pinceau expérimenté aurait retouchés. La vérité est qu'on saisit dans de certains tableaux la trace de quelques cor- rections, de quelques retouches, mais qu'il en est d’autres, et ce sont les meilleurs, où tout est fait du premier coup, avec une franchise d'exécution qui n’admet pas la supposition d'une collaboration subséquente. Le système de transaction n'est donc pas de mise; il faut croire au jeune Van de Kerkhove absolu- ment ou pas du tout.
Pour faire une étude complète du phénomène dont s'occupe en ce momeut le monde artiste bruxellois, il faudrait remonter jusqu'à ses premiers essais, car il n’a certainement pas débuté par les peintures qu'on nous fait voir; il faudrait pouvoir suivre, dans une série de travaux classés chronologiquement, le
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développement des instincts du jeune artiste. De l'artiste, disons- nous? Nous avons tort de désigner ainsi Frédéric Van de Kerk- hove. Celui-là seul mérite le nom d'artiste qui observe, qui étudie la nature et fixe les impressions qu'il en a reçues dans des pages portant le cachet de sa personnalité. A ce titre les plus sommaires des souvenirs qu’il aurait pu rapporter de ses excur- sions aux environs de Bruges, si tant est qu'il existe de lui quel- que chose de semblable, nous eût beaucoup plus intéressés que les petits tableaux terminés où nous ne voyons qu'un témoignage de l’adresse avec laquelle il sut s'emparer des procédés d'exécu- tion. XX.
DE KOOPHANDEL, (d'Anvers), n° 55, du 24 février 1875. (Traduit du flamand).
FRITZ VAN DE KERKHOVE,
Paysagiste mort à l’âge de 10 ans et 11 mois le 12 août 1873.
Sous ce titre le Journal des Beaux-Arts du 15 septembre 1874, publiait un article de M. Ad. Siret, membre de l'Académie royale de Belgique, classe des Beaux-Arts, par lequel l'auteur attirait l'attention du monde artistique sur un phénomène des plus curieux, le seul de ce genre qui puisse, jusqu'à ce jour, être enregistré dans l'histoire de l'art.
Un paysagiste qui a produit toute une série de chefs-d'œuvre, dans l’acception propre du mot, et qui meurt avant d’avoir ac- compli sa onzième année? N'était-ce pas étrange? Pouvait-il y avoir là de la vérité?
Le premier sentiment du public, à la nouvelle de ce prodige, fut étonnement et incrédulité. Ceux qui croyaient le moins à la réalité des faits allèrent examiner les œuvres, et leurs doutes se dissipèrent. Et leur étonnement loin de s’affaiblir grandit sans cesse. La réputation du jeune artiste alla toujours croissant, et aujourd'hui le monde artistique, non-seulement en Belgique, mais aussi dans les pays voisins, s'occupe de ce que l'on appelle la Question Van de Kerkhove.
Nos lecteurs nous sauront gré, sans doute, de leur communi- quer quelques particularités à ce sujet.
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Fritz Van de Kerkhove, né à Bruges en octobre 1862, disparut déjà de la scène du monde au mois d'août 1873.
Dans ce court espace de temps il a peint une série de tableau- tins qui doivent lui assurer une gloire durable à travers tous les âges. Environ six cents(165) de ses œuvres sont exposées au Cercle artistique. Ce sont des panneautins dont les plus grands mesu- rent à peine vingt centimètres en hauteur et largeur, mais dont le plus grand nombre n'ont qu'une dizaine de centimètres de largeur sur cinq ou six, et quelquefois même deux ou trois cen- timètres de hauteur. Les arbitres en matière d'art, en appréciant les œuvres de Fritz, pour exprimer leur admiration, établissent des comparaisons avec les plus grands maîtres anciens et moder- nes, et les noms de Corot, Van Goyen, Hobbema, Rousseau, Courbet, Decamps, Ruisdael leur viennent tour à tour sur les lèvres! Et tout cela est fait, non pas au pinceau, mais au couteau à palette et surtout au doigt!
Ces panneautins témoignent d'une force de coloris qui semble à peine pouvoir encore se réaliser, se produire, mais qui ne pourra jamais être surpassée. En même temps y éclatent une profondeur et une élévation de sentiment qui trahissent une âme poétique précieuse.
Tout cela peut-il être l'œuvre d'un enfant qui n'avait pas at- teint l'âge de onze ans lorsqu'il fut enlevé à l'art ?
Le pour et le contre de cette question sont encore vivement débattus par les critiques d'art. Quelques-uns se sont écriés de désespoir qu'il ne restait à tous les paysagistes qu'à briser leurs palettes.
D'autres, au contraire, soutenaient qu'il n'y avait là qu'un artifice préparé par le père, peintre lui-même, et non sans mé- rite. On pourrait dire, il est vrai, que cette question est moins importante. Les œuvres existent ; ce sont des chefs-d'œuvre re- connus; à cet égard il n'y a aucun doute; les avis sont una- nimes. Est-ce le père qui est l'auteur de ces œuvres ou est-ce la vérité qui se dit de son fils? Quelques-uns attachent peu d'importance à cette question; mais pour nous elle est d'une importance réelle. Les œuvres qui, sous le nom du jeune Fritz, sont livrées au monde entier, témoignent d'une singulière entente de toutes les parties de l’art, de tous les moyens pratiques de la technique. Les sentiments qui s'y trouvent exprimés sont si su- périeurement rendus de couleur et de ton que l'on peut dire qu'il est important au point de vue psychologique, autant qu'au point de vue de l'histoire de l’art, de savoir si la source attribuée à ces œuvres est bien la véritable. 6
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Nous ne pouvons pas ici, sans doute, partager les raisons que d’enthousiastes croyants, d’une part, et des railleurs incrédules, d'autre part, ont fait valoir à ce propos. Nous nous rangerons moins encore, soit d'un côté, soit de l’autre.
Nous nous bornerons ici à esquisser rapidement ce que M. Charles Buls, un connaisseur de haute compétence en ma- tière d'art, a publié dans le dernier numéro de la Revue de Bel- gique pour conclure à la possibilité du phénomène.
Fritz Van de Kerkhove est un enfant de la glorieuse race fla- mande qui s'est toujours distinguée dans l'histoire de la pein- ture par la justesse, la richesse et la force étonnante de son co- loris.
Chez d’autres peuples on trouve'des penseurs aussi grands que chez nous, des dessinateurs plus forts peut-être, mais la couleur qui seule fait le grand peintre est comme un héritage réservé de notre race.
La maison habitée par Fritz est encombrée de chefs-d'œuvre, depuis les salons du rez-de-chaussée jusqu'au grenier. Le père du jeune artiste est peintre lui-même, de sorte que les premières impressions que reçut l'enfant durent l’enflammer pour l’art.
D'ailleurs quand nous passons du domicile extérieur au do- maine intérieur, nous découvrons que Fritz était une petite créature souffrante, qu'il offrait à la médecine le spectacle d'un développement extraordinaire de la tête, et principalement du cerveau. Aussi est-il mort d'une hydrocéphale ou épanchement au cerveau. Ces souffrances continuelles du corps, sans trève ni repos, expliquent parfaitement la nature sombre, triste, si peu joueuse, ou plutôt si rêveuse de l'enfant, et qui se reflète fidèle- ment dans ses œuvres. Des arbres dont les troncs aussi bien que les cîmes élevées sont tourmentés et ployés par les bourrasques ; les dunes arides et sauvages des côtes flamandes ; la mer du Nord avec ses flots impétueux ; l'horizon teint des feux du soleil cou- chant; le brouillard qui s’élève au-dessus de la terre et se répand partout avec ses tons gris et sombres, étaient les sujets chéris du jeune artiste, et se trouvent dans ses œuvres à côté d’autres im- pressions reçues par la vue des tableaux et gravures qui lui fai- saient connaître d'autres spectacles que ceux que la nature de son sol natal lui inspirait.
Et, tenant compte des faits, de l'influence de race, de la des- cendance, des dispositions de l’air et du sol et de la conforma- tion physique exceptionnelle de Fritz, ne pouvons-nous pas admettre qu'il y ait eu un peintre de génie précoce, comme
l’histoire cite de jeunes musiciens, tels que Mozart; de jeunes mathématiciens, tels que Mondeux et Pascal ; de jeunes savants, tels que Pic de la Mirandole et Stuart Mill.
Que le père ait mis la main à plusieurs de ces panneaux pour y changer quelque chose, pour améliorer quelquefois et gâter parfois aussi, cela est admis par plusieurs. Mais peu seulement demeurent dans leur aveuglement en présence des preuves de l'origine de ces œuvres où quelque chose de l'enfant se manifeste cependant à côté de tant de génie.
Nous ne concluons pas et nous nous bornons à donner con- naissance à nos lecteurs des faits et de nos réflexions. Encore un mot. Le généreux père a promis d'exposer à Bruges les panneau- tins de son fils, au profit de la commission Breidel, après la fer- meture de l'exposition de Bruxelles et avant leur envoi à Paris. Ne serait-il pas préférable d'organiser cette exhibition dans une cité plus grande et plus opulente, dans la capitale des arts, à Anvers. Le monument à ériger aux héros populaires Breidel et
de Coninc y gagnerait beaucoup.
LE RAPPEL (Paris) 18 février 1875.
Nous avons plusieurs fois parlé d'un enfant-prodige belge, Frédéric Van de Kerkhove, né à Bruges en 1862, mort en août 1872, à l’âge de 10 ans et 11 mois, et qui, s'étant mis à peindre dans l'atelier paternel vers sa huitième année, a exécuté près de 600 panneaux, paysages et marines, dont les plus grands ont om29 de hauteur et om12 de largeur. £
L'œuvre de cet enfant phénoménal est exposé en ce moment au Cercle artistique et littéraire de Bruxelles.
Un de nos amis, qui vient de visiter cette exposition unique en son genre, nous assure que ces tableautins, inspirés, surtout comme sujets par des gravures à l'eau-forte, sont traités de main de maître avec une sûreté étonnante. Le sentiment qui s'en dégage est d'une profonde mélancolie. L'enfant voyait la nature triste. On raconte qu'il aimait à travailler après avoir longuement contemplé un Corot, un Ruysdael et un Van Goyen accrochés
dans l'atelier de son père. Cet enfant extraordinaire est mort d’une lésion au cerveau.
LA FÉDÉRATION ARTISTIQUE, 19 février 1875.
L'ŒUVRE DE FRITZ VAN DE KERKHOVE,
Exposée au Cercle artistique de Bruxelles.
Au premier abord, on se sent envahir par le doute.
Eh quoi! cet œuvre étonnant, qui suffirait à la réputation d'un maître, ces impressions géniales, qui rendent la nature dans ce qu'elle a de plus intime et de plus contrastant, cette cou- leur prestigieuse, traduisant avec une égale vérité les lueurs ar- gentines de l’aube et les ombres transparentes du crépuscule, le clair et vif éclat du plein soleil et les fulgurants horizons du déclin du jour, les contorsions des grands arbres, secoués par les nuées grises et les sables blancs des grèves, se découpant sur la vaste mer, les coins perdus où l'antique Cybèle s'offre con- fiante et nue à l'œil extasié de ses amants, et les aspects panora- miques, dont le regard est impuissant à sonder l'étendue, les luxuriantes végétations de l'été et la blafarde harmonie des jour- nées d'hiver, les ruines désolées et les rustiques églises de village; ce sentiment exquis, allant droit à l'essence des choses, cette touche large et sûre, indiquant tout sans rien préciser ; cette pâte grasse et solide, cet instinct de grandeur, de force et de beauté; cette poésie virile et élégiaque à la fois; cette universalité, enfin, dans le choix des motifs et cette libre et vivace interprétation qui n'appartient qu'aux voyants de l’art, tout cela s'est rencontré dans un enfant, mort âgé de dix ans à peine, et dont les bégaie- ments artistiques étaient plus fermes et plus précis que les lon- gues investigations et les patientes recherches des peintres, sacrés comme tels, après une existence entière d’études et de combats!
Nous trouvons-nous en présence de la manifestation quasi- divine d'un génie sans précédents, ou bien sommes-nous dupes d’une atroce mystification, dont les auteurs seraient les premières victimes, puisqu'ils renonceraient à une gloire assurée au profit d'une mémoire exploitée et surfaite ?
* +
Voilà l'impression première, telle que me l'a exprimée un peintre bruxellois, et telle que je l'aurais ressentie et exprimée
ON
moi-même, si je n'avais pas, en quelque sorte, le devoir de faire ici mon mea-culpa.
Lorsque mon confrère en critique artisque, M. Adolphe Siret, celui à qui revient l'honneur d'avoir mis en lumière l’œuvre du pauvre Fritz, exprima le regret de n'avoir vu la presse ac- cueillir avec empressement la stupéfiante révélation qu'il lui apportait, influencé par plusieurs personnes, venues pour me mettre en garde contre ce que je taxais, moi-même, d'exagération et de réclame, je publiai un article aigre-doux, dans lequel je demandai la permission de juger par moi-même des œuvres du jeune Van de Kerkhove, avant de me passionner à leur endroit.
Il s’ensuivit un échange de lettres entre MM. Van de Kerk- hove, Siret et moi, à la suite duquel force me fut bien de me rendre à l'évidence.
Et je suis d'autant plus heureux de revenir publiquement sur une erreur, dont je me suis déjà personnellement accusé et excusé auprès du père du peintre-enfant, que ma conversion, motivée par des preuves nombreuses et d'irréfutables arguments, est de nature à rassurer ceux qui douteraient encore du prodige.
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Le prodige est réel et l’on a raison de crier au miracle. Devant l'œuvre du jeune Van de Kerkhove, il n'y a qu'à admirer et à s’incliner.
Ce gamin de génie, qui n'avait peut-être jamais vu de tableaux des maîtres dont il devinait les tendances et jusqu'aux procédés, est la peinture innée, comme Mozart était la musique en chair et en os.
Et encore, Mozart, composant à l'âge de neuf ans des sonates, faibles précurseurs des chefs-d'œuvre qu'il couvait en germe, n'est peut-être pas comparable à cet autre enfant, brossant d'in- stinct, sur des panneaux de quelques pouces, et avec une largeur de facture que ne désavouerait aucun de nos grands paysagistes, des merveilles de couleur, de sentiment et d'originalité, dans lesquelles on trouve toute la puissance de l’âge mûr, unie à Ja fraîcheur d'impression de l'adolescence.
*
x x Toute l'école moderne de paysage est là. Fritz Van de Kerk- hove a, de prime-saut, et pour ainsi dire sans avoir reçu d'initia- tion à l’art, dont il aurait été destiné, s'il avait vécu, à être l'un
de
des plus étonnants champions, s'est approprié toutes les con- quêtes nouvelles. Dans ce tableautin, d’un gris argentin, aux formes indécises et voilées, on retrouve Corot. Plus loin, en voyant ce site maçonné en pleine pâte, on songe à Daubigny. On vendrait tels panneaux pour des Rousseau, des Diaz et des Chintreuil, qu'un maître-expert n'oserait émettre un avis défa- vorable, Comment décrire seulement le quart des 165 études, exposées au Cercle Artistique de Bruxelles et qui ne constituent qu'une faible partie de l'œuvre complet ? C'est ce que je n'es saierai pas pour le moment. Il me faut du recueillement et de la réflexion, pour apprécier à sa valeur exacte ce microcosme artis- tique qu’on nomme Fritz Van de Kerkhove. C’est ce que je ferai, lorsque, ainsi qu'on l'annonce, après le Cercle Artistique de Bruxelles, le Cercle Artistique d'Anvers aura eu l'occasion d’of- frir à ses membres, la vue des inestimables joyaux délaissés par le peintre-enfant, Je me bornerai, pour le moment. à exprimer le vœu que la collection ne soit pas morcelée et que le gouver- nement la juge digne de figurer dans un de nos musées publics, comme une des émanations les plus complètes et les plus ex- traordinaires de notre génie national et peut-être de notre siècle.
GUSTAVE LAGYE.
LE RAPPEL, (Paris), 20 février 1875.
Les Parisiens pourront voir les tableaux du peintre-enfant Van de Kerkhove, de Bruges, dont nous parlions avant-hier.
On annonce que ses œuvres seront prochainement exposées, au Palais de l'Industrie, dans une salle du premier étage, si l'administration des Beaux-Arts autorise cette exhibition, cu- rieuse à plus d’un titre.
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MONITEUR DES TRAVAUX PUBLICS, 21 février 1875. ji
BEAUX-ARTS.
Nos lecteurs se souviennent qu’il y a trois mois environ, nous avons donné, en feuilleton, la notice biographique de Frédéric Van de Kerkhove, de Bruges, mort à l’âge de 11 ans et laissant un nom et des œuvres de mérite comme peintre- paysagiste. Ces œuvres sont actuellement exposées au Cercle Artistique et y seront visibles jusqu'à la fin du mois.
Nous engageons tous ceux qui ont été plus ou moins incré- dules à l'endroit du génie précoce de Frédéric, à aller s'assurer par eux-mêmes de la véracité de la chose. On reste stupéfait à la vue de ces petits chefs-d'œuvre : c’est à se demander si les hommes faits ne sont pas des enfants et ceux-ci de grands hommes ! À
Si un jour on doit éditer un ouvrage ayant pour titre : Les Crimes de la mort, celle de Frédéric y figurera au premier rang.
LE FIGARO, (Paris), 21 février 1875.
Le monde-artiste belge est en émoi. Il s'agit d’un enfant- prodige, mort récemment à l’âge de dix ans et quelques mois, et dont les œuvres {sic — des paysages!) sont exposées dans les salons du Cercle artistique et littéraire. Si ces œuvres sont authentiques, le jeune Frédéric Van de Kerkhove — c’est son nom — égalerait Rousseau et Corot en talent — et dépasserait de beaucoup Raphaël, Van Dyck et Potter en précocité.
Le public est dans l'enthousiasme. Mais les artistes font des réserves graves. [ls prétendent : 1° que les tableaux sont faits d'après des gravures ; 2° qu'on y entrevoit la trace de deux mains, dont l'une n'aurait fait qu'ébaucher — dont l’autre, très habile! aurait précisé et réalisé. — Quoi qu'il en soit, et même en ne laissant à l'auteur que le mérite de la fache, ce paysagiste de dix ans serait encore un harmoniste des plus remarquables.
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Beaucoup de voix demandent une enquête. Evidemment l'exhibition ne sera sérieuse que lorsque cette enquête — aussi intézessante pour la science que pour l'art — aura eu lieu.
AUGUSTE MARCADE.
FÉDÉRATION ARTISTIQUE, 26 février 1875.
FRITZ VAN DE KERKHOVE.
Nous aurons décidément au Cercle Artistique d'Anvers, une exposition des œuvres du peintre-enfant.
Sans rentrer dans le fond du débat, et en attendant que l'enquête, réclamée par le père de l'enfant mort lui-même et par M. Siret, qui l’a mis si brillamment en lumière, établisse qui, des enthousiastes ou des sceptiques, sont dans le vrai, nous croyons pouvoir prédire, à cette intéressante et touchante exhibition, le succès de stupéfaction qu’elle obtient à Bruxelles.
Il serait bon, croyons-nous, pour qu'aucune pièce ne manque au procès qui se débat, en ce moment, devaut l'opinion publique, qu'on exposât à Anvers, en même temps que les panneaux achevés du jeune prodige, ses premiers barbouillages, qui for- ment en quelque sorte la genèse de son talent ; on y trouverait peut-être le mot de l'incroyable précocité qui occupe aujourd'hui le monde artistique tout entier.
GUSTAVE LAGYE.
GAZETTE DE HUY, 27 février 1875.
Le ciel est sans astre, il se voile. Jour sombre et nuit obscure, vous pesez sur les âmes! Les ardeurs généreuses font l'effet d'un songe, d'un feu de paille, ou d’un feu-follet. Fritz Van de Kerk- hove, c'est une étoile filante, un météore, un jet. Comme la traînée de lumière, il impressionne. De cette impression résulte un enseignement.
Fritz a toutes les apparences du génie mais non pas la marque; il a la sensibilité et l'audace, 11 lui manque la simplicité.
La simplicité, à une époque comme la nôtre, ne s’acquiert qu'à la longue, en réagissant contre le courant.
La profusion de lumières a produit la diffusion, l'éblouisse- ment, l'égarement. Les hommes de notre temps rayonnent et cependant, semblables à des gens qui s’avancent dans une nuit obscure, ils sont indécis, incertains, anxieux.
Fritz, n'était pas ainsi.
Dans ses tableaux, la touche est ferme, la pensée claire, le sentiment précis.
Hélas ! de lui surtout l’on peut dire qu'il a vécu ce que vivent les roses, l'espace d’un matin.
Épris de l'idéal, de la beauté, d’une beauté particulière, con:- forme aux aptitudes privilégiées dont le Ciel l'avait doué, Fritz Van de Kerkhove, à dix ans, sentait, pensait et agissait en maître, en retraçant la nature comme il l'entendait.
Malheureusement il se passionna pour son art au point de négliger son éducation, la culture de ses facultés ordinaires, et de ne plus se contenir. De là un rapide et précoce épuisement.
Il y avait en lui tout ce qu'il faut pour réaliser les plus hautes destinées ; tout, hormis la sérénité d'esprit, par laquelle on ac- quiert complétement la possession de ses moyens. Cette sérénité dans l'excitation, d’où jaillissent les grandes œuvres, il ne la pos- sédait pas. Le calme est aussi nécessaire à l'artiste que l'excita- tion. Le lion, image de la puissance et de la majesté, est presque toujours calme, ses déchaînements ainsi sont plus éclatants. La pensée et la conception s'élaborent dans la sérénité ; elles pren- nent un corps et une âme dans l'agitation. Des événements et des épreuves extraordinaires sont indispensables à l'incarnation de la lumière, au progrès, à notre redressement.
Au moment où paraîtront ces lignes, l'exposition, au Cercle artistique, des œuvres du jeune artiste brugeois dont nous dé- plorons la perte, sera fermée, mais le gouvernement a, dit-on, formé le projet d'acquérir les principales d’entre elles, pour en composer, dans une sorte d’annexe du musée moderne, une collection. Espérons que ce projet pourra s’exécuter.
EMILE SINKEL.
LE BIEN PUBLIC. (Paris) 2 mars 1875. ÉTUDE ARTISTIQUE.
LE PEINTRE, BRUGEOIS FRITZ VAN DE KERKHOVE (1862-1873). Il y a environ deux mois, une révélation extraordinaire s’im- posait à la curiosité publique : c'était celle d'un enfant de génie, mort à l’âge de dix ans onze mois, après la plus féconde et la plus miraculeuse des carrières. Hier encore, inconnu et gardé par la mort, ce petit enfant sortait tout à coup de son tombeau; et les pâles ombres où il dormait son dernier sommeil deve- naient les nimbes de sa gloire. C'est qu'une main amie avait soulevé le linceul qui avait englouti tant d'espérances, et mis au jour, sous les funèbres bandelettes qui l'attachaient au néant, le mystère de cette vie tournée aux grandes choses. La petite barque qu’un vent trop fort avait fait sombrer reparut alors sur les flots, dans la clarté d'une apothéose ; et, tandis qu'elle marchait, frémissant au souffle de cette justice qui tour à tour est pour les hommes l'ouragan ou la brise, le port subitement sortait de la brume et s'ouvrait à ses voiles. On sut au même instant que ce peintre de dix ans s'appelait Fritz Van de Kerk- hove, qu'il était mort en 1873, et qu'il laissait après lui plus de quatre cents œuvres. Comme par un coup de foudre, cette nou- velle, qui se transmit partout, ébranla les foules, et non-seule- ment en province et à la ville, mais à l'étranger même où retentit son écho. Il y eut des résistances : l'incrédulité n’entendait point désarmer devant cette étonnante précocité; on voulait voir, Juger, toucher du doigt, et que ce piédestal sortit de la coulisse et qu'on en pût faire le tour. Toute cette admiration qui était dans l’air se retournait, dans la main du public, contre celui qui l'avait suscitée; un accord presque unanime d’ombrageuses susceptibilités semblait vouloir le punir d’avoir révélé le prodige. C'est iei qu'il faut remercier M. Adolphe Siret d’avoir su résis- ter à la tourmente qui fondit sur lui : sa foi en sortit plus vive, et il répondit aux éléments en organisant une exposition dont elles le défiaient. Cette exposition est ouverte en ce moment à Bruxelles, dans les salons du Cercle artistique. Elle ne contient pas tout l'œuvre
du jeune Fritz, mais seulement les tableaux qu'il peignit dans une période de trois ans, de 1870 à 1873. Peut-être a-t-on man- qué le but en la restreignant à ces seules années. Ce qui n'était qu'une précaution pour ne pas épuiser l'attention par l'étalage des débuts, parut une préméditation qui écartait de la contro- verse des documents révélateurs. Il eût mieux valu ne pas choi- sir dans cette vie si courte, dont chaque heure avait son impor- tance, celles où il a été le mieux inspiré, mais les montrer toutes à la fois dans la chaîne interrompue de ses travaux ; ce n'est qu'à cette condition que la résurrection eût été complète, et l'on eût enlevé au public le prétexte d'une réserve irritante.
Tout d'abord, on est frappé d'étonnement et de douleur devant l'émotionnant spectacle de cet enfant s’essayant aux jeux sacrés de l’art avec une naïveté qui se mêle d’audace ; et l'esprit demeure confondu de l'exemple de cette précocité qui se lance d’une ma- nière instinctive à travers les recherches de la plus bizarre des créations. On se sent en présence d’un mystère que rien n'éclaire à première vue, si ce n'est la secrète et implacable vocation qui marque au front les prédestinés.
Cependant, si l'on en croit le biographe qui s’est dévoué à cette courte et miraculeuse existence, une conjoncture aiderait jusqu'à un certain point à l'explication de sa genèse : l'enfant s'est en quelque sorte éveillé à la vie dans le cadre des choses de l’art, et son berceau s'est trouvé à la fois éclairé et réjoui par l'entourage des peintures accumulées dans la demeure paternelle. Irrésistiblement enclin à la couleur, son jeune cerveau aurait senti s’infiltrer dans ses moëlles, comme une rosée grossie goutte à goutte, l'influence pénétrante des tableaux sans cesse exposés à sa vue. Mais ce n'est pas assez pour expliquer une ardeur si dévorante dans un âge où les perceptions sont encore confuses. Le père de Fritz, il est vrai,est lui-même un peintre, et peut-être faudrait-il commencer par envisager les similitudes qui ont existé dans leurs deux manières de sentir et de comprendre l'art. Sans doute, elle est plus consciente et développée par l'étude chez l'un ; mais il semble qu'une même préparation ait présidé à l'éclosion de leurs originalités.
Que de fois celui qui écrit ces lignes s’est arrêté, au courant des expositions, devant les tableautins irritants qu'y envoyait le peintre brugeois ! Une verve mordante et inégale jetait sur les panneaux des silhouettes d'ébauches d'une allure qui semblait empruntée à Callot; Hoffmann aurait rêvé, à travers les nuages de sa pipe, ces précieuses et grotesques sarabandes qui ne se
rattachent à la terre que par le spectacle des plus étonnantes difformités. On se trouvait devant un esprit inquiet, doué d’une fantaisie rare et qui s'aidait d'une mémoire un peu confuse dans la résurrection des drôleries aimées de nos aïeux.
Ces singularités se rencontraient encore dans quelques plan- ches à l’eau-forte d'une fabrique semblable, où la même main s'exerçait à des caricatures presque toujours sinistres, dans les- quelles grimacçaient des figures de pendus, de boiteux, desabou- leux, d'écorchés, vraie cour des Miracles fleurie d’ampoules, de gibbosités, de plaies saignantes. Mais ici il n’y avait qu'une morsure par dessus un trait aiguisé, et le dessin s'en allait à la déroute à travers des recherches de contorsions extra-humaines. Les peintures, au contraire, revêtaient ces diaboliques horreurs d'un charme de couleur qui tirait ses prestiges d'une fine entente des gris, et l'on était en présence d'un exécuteur manière dont les effets, pour aïigres et pointus qu'ils étaient par moments, annonçaient une nature douée. Eh bien, ces effets dans les gris, ces gammes ténues qui vont des fluides argentins aux pénom- bres plombées ; ces harmonies plutôt trouvées que cherchées, je les ai revus dans les singuliers paysages de l'enfant avec une similitude si frappante que le père et le fils m'ont paru confondus dans les efforts d’une même création. Il n'est pas jusqu'au coup de pinceau, mince comme une griffe d'aiguille, qui ne serve à les rapprocher ; et tous deux ont semblé peindre parfois avec l'extrémité de l'ongle ou la pointe d'un clou plutôt qu'avec le poil toujours épat! de la brosse. L'un et l'autre se servent con- stamment du couteau à palette, mais le fils revenait avec l'extré- mité d'une lame de canif sur les pâtes qu'il étalait, soit pour détacher des reliefs, soit pour marquer les reflets de la lumière. C'est de cette même lame qu'il écaillait la transparence de ses eaux, leur donnant par de petits grattages à la pointe les squam- mes scintillants et la mobilité des rides.
Des commentateurs émus ont trouvé dans les essais de son pinceau des réminiscences de coloratiou connues : par moments, en effet, la palette de Corot, celle de Diaz, celle de Rousseau scintillent à travers l'obscurité de ses recherches comme des so- leils cachés par le brouillard. Mais il ne faut pas oublier que le hasard joue un rôle important dans les tâtonnements de l'enfant, et l'effet est souvent le produit de conjonctions de tons involon- taires. Il semble que ces merveilleuses palettes des maîtres se soient rencontrées tout à coup sous sa main et que, les trouvant préparées, il ait tâché de combiner ses accords avec leurs harmo-
anis.
RE
nies éparses. Mais 1l n'a ni l'ordre ni la mesure qui indiquent la préméditation, et il joue de la couleur en virtuose épris de mo- tifs, avec une ingénuité qui rend brillantes et fait presque réussir ses audaces. Quand il tient une couleur, il la délaye, la noie, la mêle jusqu’à ce que son œil soit caressé, et de ce jeu sort une gamme d'une richesse parfois extrême, mais qui manque ordi- nairement des relations exactes des tons entre eux.
On sent un cerveau enflammé, sur les facettes duquel les images s'attachent avec des miroitements prismatiques et comme un kaléidoscope dont le hasard fait chatoyer et étinceler les mou- vantes combinaisons. Un long ruissellement de lumières bril- lantes ou tendres l'enveloppe dans les fluides d'une atmosphère particulière et rejaillit jusque dans les yeux, qu'il prédispose à tout voir sous un Jour par moments paradisiaque. Il y a, en effet, dans l'œuvre de l'enfant des douceurs de coloration qui at- teignent aux frémissements les plus légers de l’éther : et quel- ques-uns de ses ciels, satineux et tout chauds de caresses, ondulent à travers des espaces argentins que le vent paraît avoir lavés. C'est à ce point que commence pour le contemplateur de ces difficiles énigmes, un trouble dont il a peine à se départir. Que des étalages violents et heurt's, que même des harmonies tendres et puissantes soient sorties de ce pinceau, on l'admet plus facilement ; mais la délicatesse du coloris ne vient que d'un long apprentissage, et c'est le comble de l'art d'obtenir la suavité par les raffinements de la lumière et les décompositions du ton. Or l'extrême finesse est précisément la note la plus extraordi- naire du jeune Fritz : ilest, en un mot, coloriste et de la plus souple trempe.
Là, du reste, n'est pas le seul étonnement de l'esprit devant le génie rudimentaire ; une faculté absorbante a tendu vers la créa- tion et en quelque sorte ankylosé sur ce point les ressorts de son cerveau, et cette faculté qui chez lui va à l’extrême, avec une ampleur démesurée, c'est l'imagination. Comme un mirage loin- tain, l'aspect de contrées qu'il n'a pu voir, mais qu'il a ressenties par.l'instinct, se réfléchit en lui pêle-méle avec l’image de la nature qui seule pouvait lui être familière et au milieu de la- quelle il était né. Quelles affinités mystérieuses, quels secrets et profonds accords reliaient au Midi torride, aux mers de l’Ar- chipel, aux hautaines falaises, aux paysages incendiés du Caire, à tous ces panoramas des mondes inconnus pour lui, sa vision clairvoyante! Et quels anneaux d’une chaîne interrompue en ses parents et renouée en lui le faisaient communiquer avec des pays
où peut-être dormait la poussière de ses ancêtres, rattachant ainsi à travers le temps les influences héréditaires ? Son imagination était comme ces ponts de lianes qui servent à franchir les tor- rents dans les terres de l'Inde et sont jetés, avec leurs balance. ments flexibles, d'une cime à une autre : suspendue au-dessus du réel, dans des régions de lumière et de poésie, elle semblait se bercer de l'Orient à l'Occident, accrochée d'un monde à l’autre par d’invisibles bouts; et, comme un prisme, elle reflétait dans un vague et lumineux brouillard où se dissolvaient les sil- houettes, la mouvante impression des couleurs.
Cela explique, à côté des landes, des marais, des prairies et des vallons qu'il a peints, sites septentrionaux et qui se voient avec un charme de douce mélancolie dans les contrées flamandes, les perspectives baignées de soleil, les paysages calcinés, les ri- vages chauffés à blanc, qui sont comme le côté ardent et essen- tiellement imaginatif de son œuvre. Il n'y a là évidemment qu'un à-peu-près, et le dessin, la sûreté de l'assiette, les proportions mathématiques, manquent presque toujours; mais cet à-peu-près est d'une perception si poétique qu'elle semble l'indication à tire d’aile d’un esprit ému et qui n'a pas le temps de buriner ce qu'il n'a fait que crayonner. Et pour le détail et l'ensemble, cela n'est ni bien ni mal, mais exceptionnel et singulier, comme le travai] phénoménal d'un esprit fait tout d'une pièce et sans préparation, avec quelque chose qui indique le visionnaire. J'excepte toutefois une demi-douzaine de panneaux qui, par leur achèvement plus rationnel, leur structure logique. la notion d'un art déjà moins instinctif et plus raisonné, échappent à ce jugement. D'ailleurs, le génie est épars à doses constantes, tangibles, mais confuses, inégales, et se volatilise, en quelque manière, ici, dans les quel- ques œuvres, où il s'adjoint une facture éprouvée, et l'instinct sublime de l'artiste inexpérimenté devient tout à coup, comme par un coup de foudre, car cette vie si courte ne devait procéder que par brusques et soudaines évolutions, un talent assoupli d’un jeu libre et puissant.
Une seule pensée, le dirai-je, m'a tourmenté parmi mes con- statations. Comment l'enfant a-t-il pu saisir le secret des demi- teintes que l’on voit dans les plus importants de ses tableautins ? Un effet de couleur est du domaine de l'instinct; mais il faut une observation si assidue, une fermeté si étonnante de l'œil, tant de tension et d'attention pour distinguer le passage d'un ton à un autre dans l'ombre et la lumière, qu'ici l'on demeure con- fondu et presque irrité avec une pointe de doute. Et qui donc a vu travailler cet enfant ?
Je ne sais, d’autre part, sion a tenu suffisamment compte des petites silhouettes que le père a mises sur chacun des panneaux de son enfant, après sa mort et comme pour le ressusciter dans son œuvre même. On les dirait tracées avec une pointe d’aiguille tant elles sont minces et se découpent finement sur les fonds : mais aucun grossissement ne les rendrait plus vivantes, et, telles qu'elles sont, on est convaincu qu'elles sont frappantes de res- semblance. Eh bien, ce n’est pas la moindre curiosité de l’œuvre de voir combien ces petites figures tiennent au paysage et l'habile, l'intelligent, le souple et fin talent qu'il a fallu pour les assimiler si étonnamment, non-seulement au cadre des choses peintes, mais au genre même de la peinture. Un père seul pou- vait, dans sa tendresse, consommer le sacrilége sacré de peindre sur l’œuvre de son fils : celui-là a mêlé à la funèbre guirlande des népenthès éclos sous les pieds de son Fritz les immortelles cueillies dans son propre jardin.
CAMILLE LEMONNIER.
ILLUSTRATION EUROPÉENNE, 6 mars 1875.
Je ne sais si vous vous en souvenez encore, lecteur : il y a quelques mois, j'ai, à cette place, esquissé d'après la notice d'un académicien, M. Siret, la sympathique physionomie d'un petit artiste — je devrais quasi dire grand — décédé à Bruges, à l’âge de onze ans, le jeune Fritz Van de Kerkhove. J'ajoutais que cet enfant prodige a laissé en mourant, quatre à cinq cents tableaux, représentant des paysages et des scènes de la nature des environs de Bruges, la patrie de ce peintre si extraordinairement précoce. Vous avez pu, si le cœur vous en disait, aller admirer ces cu- rieuses peintures et vous rendre compte par vous-même du bien fondé des éloges qui lui ont été décernés unanimement (1). C'était un pélerinage à faire et qui par le temps d’abstinence artistique qui court, portait avec lui sa récompense. Retrouver dans les essais d'un enfant les tons chauds et étincelants des meilleurs paysagistes contemporains, c'est chose assez rare, assez
(1) Cette Exposition a eu lieu au local du Cercle artistique et littéraire de Bruxelles,
surprenante pour qu'on se soit senti pousser l'envie « d'aller une fois voir », comme dirait un naturel du quartier des Marolles. Pour mon compte, je connais moult connaisseurs, peu enthou- siastes de leur nature et prévenus contre les enfants prodiges, qui sont revenus de ce pélerinage enchantés et ravis. Leur ravis- sement se traduisait en doléances et en regrets amers sur la mort de ce paysagiste en herbe. Quel dommage, disaient-ils, qu'il ne soit plus! Il promettait à l'art belge un grand peintre; il lui aurait peut-être donné le Ruysdael qui lui manque encore! Ai-je besoin de le dire? Les toiles minuscules du petit Van de Kerkhove ne sont pas des chefs-d'œuvre dans l'acception esthé- tique du mot. L'enfance s'y décèle par des tâtonnements puérils et des inexpériences évidentes; mais aussi que de sève, que de talent et d'originalité native! Châteaubriand a écrit une des belles pages du Génie du Christianisme sur Blaise Pascal, qui seul, sans le secours d'aucun livre, à l’aide des lignes et des ronds, inventa la géométrie et découvrit les propositions d'Eu- clide. En voyant ce qu'a fait ce bambin de Van de Kerkhove, je serais presque tenté de voir en lui le Pascal du paysage. Ne connaissant ni les réalistes, ni les idéalistes, ni les Français, ni les Allemands, les lèvres encore toutes couvertes des confitures maternelles, il n’en a pas moins produit un microcosme dans lequel se répercute l’image accentuée et indéniable des qualités les plus remarquables du pay sagisme contemporain, notamment celles qui ont fait la renommée de Corot, de Th. Rousseau et de Millet. Ai-je tort après cela de voir dans le héros de l'Expo- sition posthume que je signale en ce moment, un Pascal en son genre?
HALLETOREN, de Bruges, 7 mars 1875.
LA QUESTION VAN DE KERKHOVE.
Il est donc une Question Van de Kerkhove. Quelques chroni- queurs Bruxellois l'ont ainsi voulu. Ils soupçonnent la bonne foi du père de l'enfant merveilleux, et, lui demandent une enquête sur la réalité des petits joyaux artistiques, exposés le mois dernier au Cercle des Arts de Bruxelles.
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M. Van de Kerkhove paraît ne pas vouloir hésiter un instant à consentir à cette enquête. Il a bien raison; il peut le faire franchement et en toute sécurité : son honneur et la réputation de son pauvre enfant sortiront de l'enquête avec plus d'éclat.
M. Van de Kerkhove aura appris par cette première épreuve, que l’on n'est pas impunément un flamand de talent et de génie. On ne se mesure pas avec les astres de la capitale. N'y a-t-il pas en effet dans la capitale trop de médiocrités, qui ont intérêt à ne pas tolérer un voisinage dangereux; et Bruxelles est consi- déré par nos compatriotes wallons comme un pays conquis, où ils peuvent seuls se faire une place.
Si le petit Fritz avait recu le jour dans la contrée aux mines, Bruxelles n’eût pas trouvé assez d’encens pour l'honorer. Mais il est trop pénible, pour certaines personnes, de voir à chaque instant mieux s'établir cette vérité, qu'en dépit de l'oppression qu'on lui fait, la race flamande tient et conserve le sceptre des arts et que la jalousie s'épuisera en vain à le lui enlever.
L'œuvre de Fritz est une preuve éclatante de cette vérité : notre goût, pour la forme et la couleur, y brille à nos yeux dans toute son originalité. — Que la critique continue sa dispute. Ainsi que M. Buls le prouve éloquemment dans la Revue de Belgique, cela est et demeure un fait acquis. Une enquête ne peut que mieux l'établir.
Toutefois nous désirons ajouter deux points à la question Van de Kerkhove.
Après la ville de Bruxelles ne sera ce pas à Bruges, la ville natale de l'enfant prodige, qu'écherra l’honneur de pouvoir contempler les petites perles artistiques qui soulèvent l'intérêt public ?
Ce ne serait que justice. On a parlé d’Anvers, mais nous espérons néanmoins que Bruges aura le pas. Nous tenons aussi à notre première pensée, c'est-à-dire que cette exhibition ait lieu en faveur du Breidel-fonds.
Notre seconde remarque est celle-ci : un petit article de l’Indé- pendance, nous a fait connaître l'intention qu'aurait M. Van de Kerkhove de faire don des œuvres de son fils au musée de l'Etat, à Bruxelles : sauf certaine incrédulité à l'endroit d’une donation aussi injuste, nous espérons toutefois que si M. Van